Dans un contexte marqué par une progression continue des superficies plantées et une forte concurrence internationale, la filière marocaine de la myrtille doit relever un défi majeur : offrir des fruits à la fois attractifs, savoureux et capables de supporter de longs trajets jusqu’aux marchés de destination. Si le choix variétal joue un rôle clé, la fertilisation apparaît comme une composante centrale.
Le myrtillier possède un système racinaire particulier, composé de fines racines dépourvues de poils absorbants et généralement limitées à une profondeur de 50 à 60 cm. Cette caractéristique impose des conditions de culture précises : sols profonds, légers, bien drainés, riches en matière organique et acides. Cette plante acidophile par excellence, exprime tout son potentiel dans un environnement dont le pH est maintenu bas. L’optimum se situe entre 4,5 et 5,2 ; au-delà de 5,5, les risques de chlorose s’accroissent et la disponibilité des micronutriments diminue fortement. Dans de telles conditions, la correction et le suivi régulier du pH s’avèrent souvent plus déterminants pour la réussite de la culture que l’augmentation des apports en fertilisants.
Besoins nutritionnels du myrtillier
L’apport des éléments minéraux doit être adapté au cultivar, au stade de développement de la plante, au rendement visé et aux caractéristiques du sol ou du substrat. Chaque élément nutritionnel joue un rôle différent et à la fois essentiel.
Azote
L’azote (N) est important pour la vigueur des plantes, la croissance du couvert végétal et des fruits, ainsi que pour l’initiation et le développement des boutons floraux de la récolte de l’année suivante. Les symptômes d’une carence comprennent un pâlissement uniforme ou un jaunissement (chlorose) des feuilles, teinté de rouge. Ce phénomène s’observe généralement d’abord sur les feuilles plus anciennes, situées plus bas dans le couvert végétal, ce qui peut entraîner des colorations automnales, une défoliation et, dans les cas graves, une baisse de rendement.
Une carence peut également limiter la croissance des pousses et des sarments. Des quantités excessives d’azote peuvent entraîner une croissance végétative excessive, avec des feuilles plus grandes et vert foncé, parfois accompagnées de baies plus petites et à maturation plus tardive, et une baisse de rendement.
Les sources courantes d’azote dans les engrais pour myrtilles comprennent le sulfate d’ammonium, l’urée, le phosphate mono- et di-ammonique, ainsi que différentes formes d’azote organique. Les myrtilles préfèrent l’azote ammoniacal à l’azote nitrique. Cependant, si le pH du sol ne dépasse pas 5,5, de faibles quantités de nitrate peuvent être utilisées dans un mélange d’engrais contenant de l’ammonium. Les engrais contenant uniquement (ou principalement) de l’azote nitrique sont déconseillés en production conventionnelle de myrtilles. Le sulfate d’ammonium est fréquemment utilisé car l’absorption d’ammonium contribue à maintenir le pH du sol dans une plage adéquate. Cependant, la prudence est de mise si le pH approche la limite inférieure de la plage recommandée.
Phosphore
Le phosphore (P) intervient dans la croissance racinaire et est important pour le transfert d’énergie des plantes. Des analyses de sol doivent être effectuées avant la plantation afin de déterminer si un apport de phosphore est nécessaire. Dans les champs déjà plantés, la plupart des producteurs appliquent le phosphore via un engrais complet.
Bien que peu fréquente, une carence en P peut être observée dans les sols sablonneux profonds. Les symptômes peuvent inclure un retard de croissance avec de petites feuilles et une décoloration vert foncé ou violette du feuillage sur les bords des feuilles. Les plantes poussant dans des sols riches en P peuvent néanmoins présenter une carence en P, car cet élément n’est pas mobile dans le sol. Il est à noter qu’une teneur élevée en P dans le sol peut parfois inhiber l’absorption du fer par les plantes, ce qui peut induire une carence en fer.








Potassium
Le potassium (K) intervient dans la photosynthèse et la régulation de l’eau dans la plante. Il est souvent apporté aux myrtilles sous forme de sulfate de potassium, bien que certains producteurs utilisent du chlorure de potassium.
Les symptômes d’une carence en potassium peuvent ressembler à des dommages causés par la sécheresse (brûlure marginale des feuilles), avec un affaissement des feuilles, une chlorose internervaire et un dépérissement des extrémités. La sécheresse, un sol mal drainé, une charge fruitière importante et un pH du sol bas peuvent contribuer à une carence en potassium.
Magnésium
Le magnésium (Mg) intervient dans de nombreux processus végétaux importants. Une carence peut être fréquente en production de myrtilles en raison de la forte teneur en calcium de certaines eaux d’irrigation (calcium et magnésium étant en compétition pour l’absorption par la plante). Les symptômes de carence se caractérisent par un jaunissement ou un rougissement des zones situées entre les nervures latérales primaires des feuilles, le centre de la feuille restant vert en forme de sapin de Noël. Les symptômes apparaissent généralement d’abord sur les feuilles les plus anciennes.
Calcium
Le calcium joue un rôle fondamental dans la physiologie du myrtillier. Il participe à la stabilisation des tissus et des membranes cellulaires, agit comme cofacteur de certaines enzymes, favorise la croissance du tube pollinique – un élément clé pour la fécondation des fleurs –, et régule le vieillissement cellulaire. De plus, il intervient comme messager intracellulaire, contribuant ainsi à plusieurs processus métaboliques essentiels. Un apport suffisant en calcium améliore significativement la qualité des fruits et leur capacité de conservation après récolte.
Bien que les besoins en calcium du myrtillier soient relativement faibles, son assimilation par la plante reste un défi majeur. Cette difficulté est davantage liée aux caractéristiques biologiques de la culture qu’à la quantité d’engrais appliquée.
Micronutriments
Les micronutriments importants pour la production de myrtilles comprennent le fer, le manganèse, le zinc, le cuivre et le bore, bien que ces éléments ne soient nécessaires qu’en faibles quantités. Leurs carences peuvent entraîner une baisse de la croissance des plants, du rendement et de la qualité des fruits. Les carences en micronutriments peuvent être déterminées par l’observation des symptômes associés et par l’analyse foliaire, et sont souvent traitées par pulvérisation foliaire des éléments manquants. Ces carences peuvent indiquer un pH hors des limites recommandées ou des conditions de la zone racinaire affectant la santé ou la fonction racinaire (par exemple, un mauvais drainage). Ces deux facteurs doivent être corrigés pour résoudre la cause sous-jacente de la carence.
Importance d’un bon suivi nutritionnel
Un suivi nutritionnel rigoureux est indispensable pour optimiser les ressources. En observant directement l’interaction sol–eau–plante au niveau de chaque ferme, secteur ou parcelle, il devient possible de valoriser pleinement le potentiel productif de la culture, en tenant compte du contexte pédoclimatique et des spécificités de l’exploitation.
L’efficacité de l’irrigation et de la nutrition dépend d’un diagnostic nutritionnel précis, permettant d’orienter la gestion vers des décisions réellement adaptées. Or, l’absence d’outils de terrain performants conduit encore trop souvent les producteurs à s’appuyer sur des « recettes » empiriques : conseils glanés lors d’une conférence, pratiques copiées sur le voisin, recommandations génériques issues de la littérature ou ajustements empiriques construits au fil d’années d’essais et d’erreurs.
Ces approches, bien que répandues, montrent rapidement leurs limites. Elles ignorent la variabilité considérable qui existe au sein d’une même culture, qu’il s’agisse du type de sol, de la variété, du climat ou des techniques de conduite. Le résultat est une fertilisation inadaptée, donc inefficace, qui compromet à la fois la performance agronomique et la durabilité de la production.
Fertigation automatisée
L’intégration de systèmes automatisés permet non seulement de fractionner les apports en fonction des stades phénologiques, mais aussi d’adapter la solution nutritive aux besoins physiologiques de la plante. Par exemple, les besoins en azote sont plus élevés au stade de croissance des pousses, alors que le potassium devient important lors du grossissement et de la maturation des baies. Des études montrent qu’une fertirrigation raisonnée peut améliorer de 20 à 30 % l’efficacité d’utilisation de l’azote par rapport aux apports classiques, tout en réduisant significativement les pertes par lessivage.
L’usage de capteurs d’humidité et de sondes tensiométriques, combiné à l’analyse régulière de la solution du sol (ou du drainage en hors-sol), permet un suivi en temps réel. Cela rend possible l’ajustement fin de la conductivité électrique (CE) et du pH, deux paramètres critiques pour le myrtillier, espèce particulièrement sensible aux déséquilibres ioniques. Par exemple, une CE trop élevée (> 1,5 mS/cm) peut freiner la croissance racinaire et réduire la taille des fruits, alors qu’un pH optimal favorise l’absorption des éléments majeurs comme le fer et le magnésium.
Dans certaines exploitations, ce mode de gestion a permis de réduire la consommation d’eau, d’obtenir des baies de calibre plus homogène, avec une teneur en sucres améliorée de 10 % et une meilleure fermeté.
Produits adaptés aux stades de la culture
À chaque phase du cycle du myrtillier, il existe aujourd’hui des solutions spécifiques permettant de soutenir le développement de la plante et d’améliorer la qualité de la production. Ainsi, au stade du démarrage végétatif, l’application de produits adaptés en pulvérisation foliaire favorise l’émission de pousses vigoureuses, assure une bonne installation du couvert végétal et renforce la tolérance de la culture face aux variations de température et d’humidité.
Tout au long du cycle, l’apport de formulations conçues pour la fertirrigation contribue à stimuler la croissance végétative, à optimiser l’efficacité de la nutrition et à améliorer la qualité des fruits grâce à un effet biostimulant marqué. La phase de nouaison est particulièrement décisive : le nombre de fruits formés conditionne directement la production finale. Des produits ciblés existent pour sécuriser cette étape et favoriser une nouaison régulière.
Lorsque la charge en fruits est élevée, il devient indispensable d’assurer une bonne homogénéité de calibre afin d’atteindre une taille commercialisable. Des formulations spécifiques accompagnent cette phase de grossissement et permettent de valoriser au mieux le potentiel productif.
Au cours du cycle, la réalisation régulière d’analyses foliaires est vivement conseillée afin d’anticiper toute carence éventuelle en éléments nutritifs. Des solutions correctives existent pour pallier rapidement ces déficits.
Par ailleurs, la maturité et la récolte peuvent être pilotées à l’aide de solutions adaptées qui accélèrent et homogénéisent la coloration des fruits, tout en améliorant leur teneur en sucres et leur aptitude à la conservation post-récolte. Cela permet à la fois de cibler des créneaux précoces, souvent plus rémunérateurs, et de réduire les coûts liés à la récolte échelonnée.
En fin de cycle, la gestion post-récolte revêt une importance particulière. Il est en effet recommandé de mettre en place un programme nutritionnel visant à préparer la campagne suivante. Les applications post-récolte permettent en effet de reconstituer les réserves de la plante, essentielles à un démarrage vigoureux de la végétation lors du cycle suivant. Des apports ciblés d’azote et de biostimulants contribuent également à renforcer les nouvelles pousses et à accroître la tolérance aux stress abiotiques, notamment le froid et les fluctuations d’humidité.
Utilisation de biostimulants
Dans la culture du myrtillier, l’intérêt des biostimulants réside dans leur contribution mesurable à la physiologie de la plante et à la gestion du sol. Les acides humiques et fulviques, appliqués régulièrement en fertirrigation ou en pulvérisation foliaire, favorisent la chélation des microéléments (notamment Fe, Zn et Mn), ce qui est particulièrement pertinent pour le myrtillier, espèce exigeante en fer et sensible aux carences en sols légèrement alcalins. Leur capacité à améliorer la structure du sol et la rétention en eau est également intéressante dans les parcelles sableuses, souvent utilisées pour cette culture.
Les extraits d’algues, riches en phytohormones naturelles (auxines, cytokinines, bétaïnes), ont montré une action positive sur la croissance racinaire et sur la tolérance au stress hydrique. Plusieurs essais réalisés en climat méditerranéen indiquent qu’un apport foliaire au moment de la floraison peut réduire la chute physiologique des fleurs de 10 à 15 %, et qu’une application au stade grossissement des fruits favorise une meilleure homogénéité du calibre.
Par ailleurs, l’intégration de biostimulants dans les programmes de fertilisation contribue à réduire la dépendance aux apports minéraux de synthèse. Des travaux récents menés en Espagne et au Chili ont montré qu’une combinaison raisonnée de fertilisants minéraux avec des acides humiques pouvait permettre une réduction de 15 à 20 % des doses d’azote, sans perte de rendement ni de qualité.
Enfin, l’utilisation de produits d’origine organique (composts, extraits végétaux, acides humiques) s’accompagne d’un effet positif sur l’activité microbienne, en particulier sur les populations de mycorhizes arbusculaires. Ces symbioses améliorent l’exploration racinaire et l’absorption de phosphore, élément souvent limitant pour le myrtillier.













