La courgette ‘’blanche’’, reconnaissable à sa peau vert clair, s’est imposée comme l’un des piliers de l’alimentation marocaine. Présente pratiquement toute l’année sur les étals, elle occupe une place privilégiée dans la cuisine quotidienne, notamment pour sa polyvalence et sa saveur douce. Mais derrière cette présence familière se cache une réalité complexe, faite d’adaptations techniques, de contraintes économiques et d’enjeux d’avenir. Le parcours d’Ahmed B., producteur installé dans le Gharb depuis plus de quinze ans, illustre bien les défis et les perspectives de cette culture importante.
Installé sur une exploitation de 12 hectares, Ahmed a fait de la courgette blanche le socle de son système de production. Présente aussi bien en plein champ qu’en tunnels plastiques, cette culture lui permet d’alimenter régulièrement les marchés de Rabat, Casablanca et Kénitra. L’organisation de son exploitation repose sur une gestion familiale renforcée par une main-d’œuvre saisonnière, indispensable lors des périodes de récolte quotidienne.
Malgré un niveau scolaire limité, Ahmed n’a jamais cessé de chercher à progresser. Curieux et volontaire, il participe régulièrement aux journées d’information organisées dans la région, sollicite les distributeurs d’intrants réputés pour leur sérieux, ainsi que les conseillers agricoles locaux, et s’inspire des producteurs pilotes qui expérimentent de nouvelles pratiques. Cette démarche d’apprentissage continu lui a permis d’adopter des techniques plus modernes, comme l’utilisation de sondes pour optimiser la gestion de l’irrigation. Grâce à ces outils, il ajuste plus finement les apports d’eau, réduisant ainsi les gaspillages tout en préservant la qualité de ses récoltes.
Mais derrière l’organisation familiale, la maîtrise progressive de techniques modernes et l’effort constant pour sécuriser ses rendements, se cachent toutefois des défis structurels beaucoup plus larges. Disponibilité de l’eau, pression parasitaire croissante, difficultés d’accès à une main-d’œuvre stable et fluctuations des marchés sont autant de contraintes qui conditionnent la rentabilité de la culture. Ces enjeux dépassent le cas individuel d’Ahmed et concernent l’ensemble de la filière.
Entre rapidité et fragilité
La courgette blanche séduit par sa précocité et son rendement rapide, garantissant des entrées de trésorerie continues. Les semis sont échelonnés afin de lisser la production sur plusieurs mois, tandis que le recours généralisé au goutte-à-goutte permet une utilisation plus efficiente de l’eau. Cependant, cette culture reste exigeante : elle demande un suivi rigoureux de l’irrigation et une surveillance sanitaire permanente. Les principales menaces sont le virus de la courgette de New Delhi et l’oïdium, véhiculés par des insectes. Filets anti-insectes pour les tunnels, toile p17, plants issus de pépinières reconnues, élimination des foyers infectés et traitements ciblés constituent aujourd’hui les principales armes disponibles, encore insuffisantes face à la pression parasitaire.
Une équation de plus en plus difficile
Dans le Gharb, l’approvisionnement en eau dépend largement des retenues hydrauliques et des pluies saisonnières. Or, les sécheresses récurrentes compliquent la régularité des apports. Si le goutte-à-goutte est désormais généralisé, les restrictions imposent souvent aux producteurs de réduire les surfaces ou de décaler les semis afin d’éviter les pics de chaleur. Ces choix stratégiques conditionnent la réussite économique de la campagne.
Main-d’œuvre : un besoin constant et contraignant
La récolte de la courgette blanche exige une présence quotidienne de main-d’œuvre, indispensable pour cueillir les fruits à la taille idéale et maintenir leur qualité commerciale. Ce besoin constant pèse de plus en plus lourd sur les producteurs, confrontés à une hausse continue des coûts salariaux et à des difficultés croissantes de fidélisation. Dans le Gharb, la situation est d’autant plus complexe que la culture des fruits rouges – fraises, framboises et myrtilles – connaît une forte expansion. Ces filières, elles aussi très gourmandes en main-d’œuvre, attirent de nombreux travailleurs saisonniers en proposant souvent des rémunérations plus élevées et des conditions de travail jugées plus stables. Résultat : les producteurs de courgettes se trouvent en concurrence directe avec des cultures plus rentables, qui siphonnent une partie importante de la main-d’œuvre locale, aggravant la précarité et l’instabilité du recrutement dans le maraîchage traditionnel.




Défis phytosanitaires de plus en plus lourds !
La courgette figure aussi parmi les cultures les plus exposées aux contraintes sanitaires. Les maraîchers sont confrontés à un spectre croissant de pathogènes et de bioagresseurs, dont l’impact s’est accentué au cours des dernières campagnes.
Les virus constituent la menace la plus redoutée, notamment le tristement célèbre virus de la courgette de New Delhi (ToLCNDV), introduit il y a une dizaine d’années et désormais endémique dans plusieurs bassins de production. Transmis principalement par la mouche blanche (Bemisia tabaci), ce virus peut décimer des parcelles entières, entraînant des pertes économiques massives. À cela s’ajoutent d’autres viroses transmises par les pucerons, dont la prolifération est devenue difficile à contenir. Ces insectes, vecteurs rapides et efficaces, ont développé au fil des ans des résistances aux matières actives les plus utilisées, compliquant sérieusement la lutte chimique.
Les champignons pathogènes restent eux aussi une préoccupation majeure. L’oïdium, favorisé par les conditions de forte chaleur et d’humidité relative, impose des traitements réguliers, dont l’efficacité diminue en raison de phénomènes de résistance. Le mildiou, bien que plus sporadique, peut provoquer des dégâts rapides en cas de pluies prolongées. À ces menaces s’ajoutent les nématodes, qui fragilisent les racines et réduisent la vigueur des plants, et divers ravageurs secondaires (thrips, acariens) dont la pression est accrue par les déséquilibres liés au climat et à l’usage d’intrants.
Dans ce contexte, la filière attend beaucoup de la recherche variétale. L’introduction de semences hybrides plus résistantes aux virus, aux champignons et aux ravageurs représente une piste incontournable pour sécuriser la culture. L’équilibre entre résistance sanitaire et acceptabilité commerciale demeure donc un enjeu central pour les sélectionneurs.
Une économie dominée par les intermédiaires
La commercialisation reste le talon d’Achille de la filière. La majorité de la production est écoulée via les marchés de gros, où les prix fluctuent fortement en fonction de l’offre et de la demande. En période d’abondance, ils s’effondrent au point de couvrir à peine les coûts de production. À l’inverse, lors des creux d’approvisionnement, les cours peuvent dépasser 14 dirhams/kg. Cette instabilité, accentuée par le poids des intermédiaires, réduit la marge des petits producteurs et fragilise leur capacité d’investissement.
Pour Ahmed B., l’avenir de la courgette blanche passe par une meilleure organisation collective. Le regroupement en coopératives solides permettrait de peser davantage face aux intermédiaires, de stabiliser les prix et de mutualiser les investissements dans des technologies de protection (filets, serres renforcées, auxiliaires biologiques). Enfin, l’ouverture de circuits de commercialisation plus directs et structurés, en lien avec la grande distribution, représente une piste pour valoriser la production.




