Le désherbage des céréales au Maroc est entré dans une phase où la performance repose sur la maîtrise globale de l’itinéraire, et non plus seulement sur un produit ou une intervention. Les agriculteurs les plus performants sont ceux qui anticipent la pression adventice dès la préparation du sol, combinent les pratiques agronomiques adaptées à la flore cible, interviennent chimiquement au stade optimal et restent attentifs aux signaux précoces de résistance.
Cet article propose une analyse des approches les plus efficaces, adaptée aux conditions pédoclimatiques marocaines et aux problématiques rencontrées dans les régions céréalières majeures, de la Chaouia au Gharb, en passant par le Saïs, les Doukkala, le Tadla et les zones bour du Centre et de l’Oriental. Les éléments exposés s’appuient sur des références techniques issues de l’expérimentation, de retours terrain et de pratiques avancées mises en place par des exploitants performants.
Au sommaire:
Désherbage des céréales au Maroc : défis et stratégies
La pression adventice a évolué fortement au cours des quinze dernières années, sous l’effet combiné de quatre facteurs majeurs :
- la réduction de la fréquence des labours profonds, favorisant la persistance des semences en surface.
- la dominance des rotations courtes et du retour fréquent des céréales sur la même parcelle, en particulier dans les zones de bour.
- la multiplication des périodes de sécheresse intermédiaires qui perturbent la dynamique de levée et favorisent certaines espèces adaptées aux stress hydriques, comme Bromus spp., Lolium spp. ou certaines dicotylédones pérennes.
- la sélection progressive de biotypes tolérants ou résistants à plusieurs familles d’herbicides.
Aujourd’hui, les adventices les plus problématiques pour les céréaliers marocains incluent :
- les graminées annuelles : ray-grass (Lolium rigidum), brome (Bromus spp.), folle avoine (Avena sterilis), alpiste (Phalaris spp.) ;
- les dicotylédones annuelles prolifiques : coquelicot (Papaver rhoeas), mauve (Malva spp.), chardon-Marie, renouées, matricaires ;
- certaines vivaces problématiques dans les zones irriguées ou semi-irriguées : chardon, chiendent, morelle noire selon les conditions.
Une stratégie efficace doit donc intégrer la nature de la flore cible, sa dynamique de levée, sa biologie, son pouvoir de nuisibilité et sa capacité d’adaptation aux solutions chimiques.





Importance de la gestion agronomique préalable
Un désherbage réussi commence bien avant le semis. Les céréaliers chevronnés savent que la pression adventice se régule par un ensemble d’itinéraires culturaux cohérents.
Travail du sol raisonné
Le choix entre labour, pseudo-labour, semis direct ou travail réduit doit s’appuyer sur la dominante adventice de la parcelle.
- En présence de ray-grass dominant, un labour occasionnel tous les 3–4 ans peut enfouir les graines et réduire les levées.
- En cas de forte pression en bromes, l’enfouissement profond est moins efficace ; l’approche la plus pertinente consiste alors à provoquer des levées en pré-semis puis les détruire mécaniquement ou chimiquement.
- Dans les systèmes de semis direct, le maintien d’un mulch important peut réduire la lumière disponible pour les levées mais nécessite une maîtrise parfaite des herbicides totaux avant semis.
Dates de semis ajustées
Les semis précoces dans les zones bour peuvent donner un avantage aux céréales dans les années humides, mais dans les situations de forte pression adventice, un décalage de 10 à 20 jours permet souvent :
- de laisser lever un premier flush d’adventices,
- de le détruire avant implantation de la culture.
C’est une approche particulièrement efficace contre le ray-grass et la folle avoine.
Choix variétal
L’effet variétal est souvent sous-estimé. Les variétés à tallage rapide et couverture foliaire précoce limitent la lumière au sol et réduisent le développement des adventices. Certaines variétés de blé tendre appartenant aux groupes à vigueur initiale élevée offrent un avantage compétitif important, notamment en conditions bour favorables.
Densité de semis
Augmenter légèrement la densité dans les parcelles réputées difficiles permet d’anticiper la compétition avec les adventices précoces. Toutefois, cet ajustement doit rester maîtrisé pour éviter la verse en année humide.





Le désherbage chimique : stratégie, séquence et efficacité
Le chimique reste un pilier du désherbage des céréales, mais son efficacité dépend d’une stratégie globale, non d’une simple application.
Désherbage précoce : prélevée ou postlevée précoce
Dans les régions où l’humidité du sol est suffisante, la prélevée est un outil redoutable contre les graminées. Les produits racinaires disposant d’une bonne persistance sont capables de réduire drastiquement la densité initiale des adventices. Toutefois, en agriculture bour, l’efficacité varie fortement selon la pluviométrie post-application. D’où l’intérêt de raisonner cette intervention selon :
- la prévision climatique à 10–15 jours,
- l’humidité réelle du sol,
- la texture du sol (les sols légers perdent la persistance plus rapidement).
La postlevée précoce constitue souvent un compromis plus sécurisant, avec l’avantage de cibler des adventices déjà visibles, notamment les premières levées de ray-grass, brome ou folle avoine.
Désherbage de postlevée :
En postlevée, l’efficacité repose sur trois leviers :
– connaître avec précision le stade des adventices : un ray-grass au stade 2–3 feuilles est facile à maîtriser. Au stade tallage, l’efficacité chute drastiquement.
– intervenir dans des conditions de croissance active : température, hygrométrie et absence de stress hydrique sont déterminantes pour les herbicides systémiques.
– combiner les modes d’action : l’usage répétitif des ALS a conduit à une généralisation de résistances dans plusieurs régions. La combinaison de modes d’action complémentaires reste la meilleure prévention.
Dans les situations complexes, certains agriculteurs adoptent une double séquence : un premier passage en postlevée précoce pour réduire la densité, puis un second passage en postlevée plus tardive pour finaliser la propreté. Cette approche évite de mobiliser des doses trop élevées d’un seul produit et améliore la durabilité.
La gestion par zone
Les parcelles céréalières présentent souvent une forte variabilité intra-parcellaire. Certains agriculteurs performants adoptent désormais une cartographie des zones infestées, des traitements modulés selon la pression réelle et des ajustements de dosage, voire des passages localisés en reprise. Cette approche permet de réduire les coûts d’intrants, de limiter la pression de sélection des adventices et d’optimiser la durabilité du désherbage.
Résistance : comprendre pour mieux agir
Les résistances observées sur ray-grass et certaines dicotylédones nécessitent un diagnostic précis. Des signes typiques incluent un échec partiel malgré un bon stade d’intervention, des zones non maîtrisées de manière répétée et une hétérogénéité dans la parcelle.
La gestion passe notamment par une alternance stricte des modes d’action, l’intégration d’herbicides racinaires, la rotation des cultures incluant des légumineuses ou cultures de printemps et le retour ponctuel à un travail du sol profond dans les parcelles les plus critiques.
Le désherbage mécanique : sous-valorisé mais performant
Même si le désherbage mécanique est historiquement moins répandu dans les systèmes céréaliers marocains, il représente un moyen intéressant dans certaines conditions, notamment en bour profond ou en irrigué de précision (pivot, goutte-à-goutte enterré, etc.).
Les outils utilisables sont généralement :
- La herse étrille : efficace dès le stade jeune des céréales (2 à 3 feuilles).
- La houe rotative : utile sur sols croûtés ou pour briser les premières levées d’adventices.
- Le binage inter-rang (possible sur semis écartés 20–25 cm) : une option qui se développe dans certaines zones.
Cependant, la réussite de cette intervention nécessite plusieurs conditions, entre autres : des levées homogènes, un sol ressuyé mais non sec, des parcelles nivelées et un passage réalisé avant tallage avancé.
Le désherbage intégré
La tendance mondiale va vers l’intégration de l’ensemble des leviers agronomiques, mécaniques et chimiques. Dans les systèmes marocains, cela se traduit par :
- l’utilisation conjointe d’une prélevée ou postlevée précoce + une postlevée ciblée,
- le recours intermittent au travail du sol pour casser le cycle des graminées,
- la diversification des rotations (orobe, féverole, pois chiche, tournesol selon les régions),
- l’optimisation du semis (densité, écartement, date),
- la surveillance précoce pour intervenir au stade optimal.
Perspectives pour la céréaliculture marocaine
L’avenir du désherbage dans la céréaliculture marocaine se dessine à travers plusieurs innovations techniques prometteuses. Parmi celles-ci, on compte le développement de nouveaux herbicides offrant des modes d’action alternatifs, certains étant actuellement en cours d’homologation.
L’agriculture de précision jouera également un rôle croissant grâce à l’utilisation d’outils numériques de détection précoce des adventices, s’appuyant sur l’imagerie par drone ou des capteurs embarqués. Le binage guidé par caméra, adapté aux céréales semées en lignes strictes, représente une autre avancée significative.
Par ailleurs, l’optimisation des rotations culturales et la couverture du sol, notamment par l’introduction de couverts gélifs dans certaines régions, constitueront des moyens intéressants. Enfin, la sélection de variétés plus compétitives vis-à-vis des adventices, grâce à une forte vitesse d’implantation, offrira de nouvelles perspectives.













