Dans un contexte marqué par les changements climatiques et sécheresse, la rareté croissante de l’eau et la dégradation progressive de la qualité des ressources hydriques disponibles pour l’agriculture, la filière agrumicole méditerranéenne se retrouve confrontée à un défi majeur : comment maintenir la performance des vergers lorsque l’eau d’irrigation devient plus saline ? C’est précisément à cette question qu’apporte un éclairage concret une étude récemment publiée par Transfert de Technologie en Agriculture, portant sur une exploitation de NadorCott ayant subi un épisode d’irrigation avec une eau présentant une conductivité électrique inhabituellement élevée. Ce cas réel, documenté sur trois saisons successives, offre un retour d’expérience précieux sur les impacts agronomiques, physiologiques et économiques de l’irrigation saline sur les agrumes.
Symptômes et réactions des arbres face à la salinité
L’irrigation des agrumes avec une eau présentant une salinité élevée peut provoquer, en peu de temps, des dégâts sévères et durables sur la croissance, la production et la viabilité économique d’un verger. Une étude réalisée sur une exploitation en NadorCott, confrontée en 2022 à l’utilisation d’une eau d’irrigation atteignant des conductivités électriques de 2 à 5 mmhos/cm, met en évidence les impacts directs de ce type de stress et apporte des enseignements précieux pour les filières méditerranéennes, où la rareté de l’eau impose parfois le recours à des sources de qualité dégradée. L’analyse s’appuie sur trois saisons agricoles consécutives, permettant d’évaluer à la fois les effets immédiats et les conséquences différées de l’irrigation saline.
Conséquences sur les rendements par les Changements climatiques et sécheresse
Dès les premières semaines d’exposition, les arbres ont manifesté des symptômes caractéristiques du stress salin : ralentissement de la croissance, brunissement et chute du feuillage, dépérissement des brindilles et désordre marqué de la floraison, avec l’apparition d’une floraison précoce non productive suivie de la floraison saisonnière. À mesure que les sels s’accumulaient dans le sol, en l’absence de lessivage suffisant, les arbres ont présenté un affaiblissement physiologique entraînant une diminution de l’absorption de l’eau et des nutriments. Les analyses foliaires ont confirmé une augmentation nette des teneurs en sodium et chlore, deux éléments toxiques pour les agrumes au-delà de seuils relativement bas.
Les résultats agronomiques ont été spectaculaires. Le rendement est passé de 39 tonnes par hectare en 2021 à 16 tonnes en 2022, année d’irrigation saline, puis a chuté à seulement 8 tonnes en 2023, démontrant que l’impact du stress salin se prolonge au moins deux saisons après l’événement. La mortalité totale enregistrée, incluant arbres desséchés et arrachages, avoisine 10 % de la surface plantée. Sur le plan qualitatif, les fruits récoltés ont présenté une diminution du calibre, une coloration plus difficile, une chair grossière, une acidité élevée et une sensibilité accrue au noircissement, ce qui a entraîné une forte baisse du pourcentage de fruits exportables.






Différences de tolérance selon les porte-greffes
L’étude révèle également d’importantes différences de comportement entre porte-greffes. Carrizo et C35 se sont montrés les plus sensibles, avec des taux de mortalité atteignant respectivement 27,7 % et 8,7 %. À l’inverse, Volkameriana, Sacaton et Bigaradier australien ont mieux résisté, avec des mortalités nettement inférieures et une capacité de récupération plus élevée. Ce constat confirme que le choix du porte-greffe est un levier majeur de résilience dans les zones à risque salin.
Conséquences économiques et charge financière
Les conséquences économiques sont lourdes : les pertes cumulées sur deux campagnes dépassent quatre millions de dirhams, incluant la chute du rendement, la baisse de la qualité marchande, le dépérissement d’une partie du verger et les coûts des interventions correctives (fertilisation renforcée, biostimulants, tailles de régénération, opérations de lessivage).
Enseignements pratiques
Les enseignements tirés sont clairs. Il est indispensable de sécuriser la disponibilité d’une eau d’irrigation de bonne qualité avant d’implanter un verger intensif, surtout en agrumes. Lorsque la salinité dépasse 1,1 mmhos/cm, un lessivage régulier du sol devient impératif ; en son absence, l’accumulation peut provoquer des dégâts irréversibles en quelques semaines. Le suivi régulier de la conductivité électrique de l’eau et du sol, des analyses foliaires (Na et Cl) et de l’état des arbres doit être systématisé. Enfin, dans les régions où le risque est connu, l’utilisation de porte-greffes tolérants constitue une assurance indispensable pour réduire l’impact potentiel d’un épisode de salinité.
En résumé, cette étude rappelle que l’irrigation saline n’est pas seulement un facteur de stress temporaire : elle peut compromettre durablement la productivité et la rentabilité d’un verger. La meilleure stratégie reste l’anticipation : sécurisation de la ressource en eau douce, suivi rigoureux, choix variétal adapté et capacité à intervenir rapidement dès les premiers signes de stress.
L’étude complète peut être téléchargée sur le site : https://www.agrimaroc.net/
Auteurs:
AÏT HOUSSA Abdelhadi(1), OUCHEBRI Sanae(1), EZZYANY Miloud(1), CHABRAOUI Mustapha(1), DRISSI Saad(2), DARRHAL Nassima(1), AMLAL Fouad(1), OUBAKI Lahoucine(1), EL KOURDI Rachid(1), BOUAMANE Mohamed Bakr(1) (1)Centre de Formation et de Recherches, Société Providence Verte, Louata, Sefrou, Maroc, (2)Département d’Agronomie et d’Amélioration des Plantes, École Nationale d’Agriculture de Meknès, Maroc













