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Entomophagie : évaluation du cheptel des espèces comestibles

Par Prof. Hmimina M’hamed

Bien des choses sont dites et écrites sur l’entomophagie dont certaines en donnent un tableau grinçant et d’autres enthousiastes. On imagine la tension et le vertige qui saisissent un individu exposé à des changements trop brutaux en un temps bref. On ne sait pas trop bien à quoi le refus de manger des insectes est dû ? Ni pourquoi certains d’entre nous ont-ils un besoin ardent, une envie irrépressible d’y gouter alors que d’autres récusent ? Est-ce tout simplement à cause du fait universel : on est constitué de ce qu’on mange ? Ou par manque de familiarité qui demeure le principe sur lequel repose tout entière la tranquillité alimentaire ? Et il faut du temps pour que la familiarité s’installe. L’imaginaire alimentaire se déploie entre deux pôles, l’un qui rassure, l’autre qui inquiète. Les rumeurs tirent vers le pôle inquiétant. L’histoire mouvementée de la consommation de la pomme de terre, supposée transmettre la lèpre, est une des fables alimentaires, celle d’un aliment normalement bon qui, accidentellement ou volontairement, du fait de la malice des hommes, était devenu insane. De même, à un moment de notre l’histoire, le café et le sucre n’étaient-ils pas formellement interdits par nos Oulémas sur de primitives présomptions ?

Dans un précédent article (voir Agriculture du Maghreb, février 2023, n° 149), nous avons montré que les insectes et assimilés se sont invités très tôt dans la nourriture humaine et que leur consommation n’a pas attendu le XXIe siècle pour trouver ses lettres de noblesse. Dans cet article, ayant pour but de nous accommoder de l’avenir par une revalorisation des éléments de la nature, seront présentés les divers aspects de l’entomophagie, dont la popularité est grandissante et qui sera implantée bon gré mal gré un peu partout.

En quelques mots, l’histoire de l’humanité est une longue lutte contre la pénurie en ressources. De nos jours, sous la contrainte économique, les gens taillent dans les loisirs, covoiturent pour aller travailler, remanient leur #régime, serrent la ceinture, pratiquent une sobriété volontaire …. Par cet arrangement, je ne crois pas qu’il s’agit de « sauver » la planète, mais de réussir à y vivre. Et on ne peut que penser que de nouvelles manières de se nourrir puissent émerger d’un monde qui change. Il est grand temps donc de redevenir créatif en la matière. La bonne nouvelle, c’est que les écosystèmes vont pouvoir nous y aider : cela fait quelque temps qu’ils prospèrent sans pétrole, sans engrais, sans pesticide et sans irrigation. Les organismes vivants, branchés uniquement sur l’énergie de flux du soleil, ont appris à se répartir entre des millions d’espèces la quantité annuelle disponible, selon le Principe du Vivant qui consiste à faire appel à des procédés économes en énergie. C’est un peu l’itinéraire poursuivi par la permaculture dont l’objectif est de façonner un environnement harmonieux, résilient, productif et durable. Quelle enfilade de beaux mots à contenter les plus indociles !

Ce n’est pas ici le lieu de retracer les débats qui entourent cette question. Mais si le consommateur souhaite manger des produits naturels, des produits des brevets de Dieu, l’eau de source, les huiles de qualité, des bêtes d’un troupeau en liberté…, les #insectes font partie de ces cheptels libres et affranchis. Jusqu’à quelles profondeurs sociales l’#entomophagie est-elle descendue ? La réponse est incertaine et indéfinie. Dans cet article on s’intéresse à ses bons côtés, c’est-à-dire son contenu exclusivement nutritionnel, et aux espèces potentiellement comestibles.[images_grid auto_slide= »no » auto_duration= »1″ cols= »six » lightbox= »no » source= »media: 27971,27975,27974,27970,27976,27972″] [/images_grid]

La nature, qui regorge d’espèces comestibles déjà connues ou inexploitées encore, n’est toutefois pas une source inépuisable de matières premières, mais une source inexhaustible de connaissances qui permettront de créer des écosystèmes agro-alimentaires à meilleurs rendements sans recours, toujours accentués, aux engrais, aux pesticides ni à tous les adjuvants inventés par l’agro-industrie. Bref, avec un peu de bon sens et de curiosité, il n’est pas difficile d’arriver à la conclusion que « de toute manière ça va péter comme on dit populairement » et qu’il faut une sérieuse dose d’optimisme pour croire raisonnablement que l’on continuera à pulluler sans chocs majeurs. Trivialement, je jure sur Le Capital que même les plus obtus économistes ou adeptes du progrès continu en sont convaincus. Pour attestation, le tableau ci-après trace le rythme de survenance de chaque nouveau milliard d’humains. Le casse-tête du siècle a commencé avec le XXe (Tab 1).

Tableau 1. Rythme de survenance de chaque nouveau milliard d’humains

Années Milliards Temps (années)
1803 1er
1927 2e 123
1960 3e 33
1974 4e 14
1987 5e 13
1999 6e 12
2012 7e 13
2023 8e 11

Maintenant le défi majeur est d’essayer de nourrir une population fortement croissante dans un contexte qui se dégrade. Il est établi qu’avec le régime fortement carné d’un Américain ou d’un Argentin, cette planète ne peut supporter plus de 2 milliards d’individus, mais avec celui d’un Bangladeshi, nous pourrions surpasser facilement les 12 milliards ! Cela veut dire que dans certains pays on consomme six fois plus que d’autres. Et par une simple prévision ce seuil sera atteint aux alentours de 2060. À moins d’aller donc jusqu’à des solutions aussi radicales que celles proposées dans Soleil vert ou l’écologie profonde qui propose une réduction draconienne de la population mondiale, et qui en disent long sur la vie humaine, ne faudrait-il pas réfléchir au but avant qu’il ne soit trop tard ? Le 31 janvier dernier, une députée française a ainsi proposé de légaliser la transformation des cadavres humains en engrais !

Cette fécondité fera que la progression des métropoles et mégalopoles, qui accueilleront ces nouveaux habitants, grignoteront continuellement les terrains agricoles. Dans d’autres régions du monde c’est aussi la désertification liée au dérèglement climatique qui ronge les sols. La question est de savoir si nous allons réussir à nous maintenir. Car la malnutrition, au moins dans certaines contrées, est déjà bien préoccupante. Il y a donc un souci de disponibilité des ressources, à plus ou moins brève échéance. La recette actuelle – une fuite en avant, la plus rapide possible à base d’innovations high tech – ne résoudra pas les embarras dans lesquels on s’enferre. Au mieux, il s’agit de bonnes idées, mais que nous ne mettrons pas en œuvre à la vitesse et aux ordres de grandeur nécessaires, tant s’en faut. Au pire, il s’agit de nouvelles technologies et de tendances néfastes, qui ne font et ne feront qu’accélérer le système qui nous a conduits à l’impasse. De la sorte, au rythme de notre frénétique accroissement, les insectes deviendront dans un futur proche un contenu de notre diète, et ça sera comme du sucre versé à une fourmilière. Et si, sous la poussée démographique, un effondrement de l’économie se produisait, au point que les États ne parviennent pas à assurer les besoins de base de leurs populations et que celles-ci se jettent sur les chemins, les armes classiques n’y parviendraient pas à les arrêter. Que faire alors après la dernière cartouche ? Car il y a toujours une dernière cartouche, ce n’est qu’une question de nombre ; les envahisseurs sont par définition trop nombreux et immodérables. Puisque le système high tech est insuffisant à nous protéger, pourquoi ne pas tenter autre chose, prendre le contre-pied et se tourner vers les low tech, les basses technologies ? Plaider coupables en quelque sorte et se tourner vers la seule option que nous réserve le tribunal de la nature. En d’autres termes, pour durer dans un tel monde, il faudrait revenir aux basses technologies, à l’instar de ces combattants des films de zombies munis d’une arbalète ou d’une machette plutôt que d’une arme à feu. Rien à espérer d’un repli sur soi survivaliste, car il nous faudra, au contraire et plus que jamais, vivre ensemble et faire société, pour le meilleur et pour le pire. Les optimistes insisteront sur le génie humain, sur ses capacités de renouvellement et sur la puissance de régénération de la nature. Les pessimistes mettront l’accent sur le caractère irréversible des effets de seuil. Sur ce point où se joue notre destin, personne n’a de certitudes, personne ne peut trancher. C’est pourquoi nous avons le devoir d’examiner le pire et de le regarder en face.

Mon argument, qui peut sembler spéculatif, est hanté par la crainte que nous soyons entrés dans une période historique où certains seuils irréversibles seraient en voie d’être franchis, et où la liberté et l’inventivité humaines seraient entravées. Dennis Meadows considère qu’il est désormais trop tard pour le développement durable et que pour se préparer aux chocs, il faut construire des petits systèmes résilients qui permettront le redémarrage d’une autre civilisation, stabilisant à la fois l’activité économique et la croissance démographique. Si personne ne connaît la suite de cette histoire, nous pouvons adopter la position du philosophe et collapsologue Jean-Pierre Dupuy : il faut penser les catastrophes comme certaines, si l’on veut pouvoir les éviter. Pour ma part, aujourd’hui je crains que nous ne puissions plus nous offrir le luxe de négocier le virage si mollement. Il est temps de concevoir d’emblée de nouveaux aliments qui ne génèrent plus de gaz à effet de serre (voire n’en séquestrent plus), ni de déchets toxiques ultimes….

Pour nous mettre en appétit et témoigner de l’intérêt grandissant de cette nouvelle nourriture dont on parle partout, signalons que la Commission Européenne vient de faire du grillon domestique (Acheta domesticus) un candidat salubre pour enrichir nos repas, les goûters de nos enfants, nos apéritifs, nos collations… Ce n’est en fait qu’une régularisation d’une situation qui existait déjà. Pourquoi donc faire la fine bouche ? Biologiquement très proches, le criquet, nourriture savoureuse de nos populations du Sud, et le grillon appartiennent à l’ordre des Orthoptera. De plus, nous savons que si les Occidentaux en ont décidé ainsi, nous devons nous soumettre. Ce qui était tabou devient légal à titre expérimental ou volontaire. Et ensuite, on vous l’impose comme une nécessité, une évidence imparable, si vous n’avez pas les moyens d’y couper. Enfin, que nous le subissions ou que nous l’anticipions, le business fera le tri et nous poussera inexorablement à prendre davantage en compte l’offre du marché et le long terme. Difficile, donc d’y échapper. Et ce disant même si les emballages devront en faire mention, les petits subterfuges sont déjà sous nos yeux : quand il sera indiqué « contient des protéines animales » ou « contient farines protéiques » seuls les végétariens et les végans s’en interdiront l’achat. Pour le consommateur lambda, il lui est difficile de décrypter les étiquettes des aliments qu’il achète au supermarché. Les industriels alimentaires utilisent des noms savants qui cachent souvent des ingrédients bien surprenants. De la sorte, un jour, on pourra dire, en famille et entre amis, en mangeant un plat d’insectes : « Mmm, ça sent bon ! » ; ces deux espèces se marient bien entre-elles ; elles sont plus goûteuses que le poulet, ou ce grillon n’est pas assez épicé….» développant ainsi l’extension d’une toute autre gastronomie. Après tout il y a bien sur les étals des crevettes, des crabes, des écrevisses, des escargots…. Le développement de l’aquaculture ne serait-il pas qu’une réponse à la pénurie de poisson et à l’effondrement des pêcheries ? Mais comme pour le reste de la nourriture fabriquée en usine, on ne peut avoir une confiance aveugle dans l’agro-industrie, ni pour le traitement des insectes, ni pour l’étiquetage. Les insectes pourront être élevés sur des charognes, des ordures ou n’importe quoi et être malhonnêtement apprêtés, il sera presque impossible d’établir le lien entre la consommation et les maladies qu’ils causent. D’autant qu’il y a tellement de produits agro-industriels sur le marché que toutes les fraudes seront possibles, comme remplacer des grillons par des insectes encore moins sains. Pour preuve, on nous fait bien passer systématiquement du sirop de glucose pour du miel bas de gamme…

L’entomophagie dans le monde

Après cette suggestive entrée en matière, commençons par deux questions qui ne manquent pas de survenir rapidement : où mange-t-on des insectes ? Est-ce manger des insectes est une émergence d’usages nouveaux ou seulement des habitudes incorporées par les ancêtres et remises au goût du jour ?

Au sujet de la première question, si je devais en répondre avec un schéma simple, le planisphère présenté ci-après montre que tout le monde est plus ou moins entomophage et plus ou moins friand d’une viande de première fraîcheur. Mais les pays où les insectes sont appelés au renfort sont l’Inde, la Chine, le Mexique et la République Démocratique du Congo. Un tel constat nous fait dire, et c’est la réponse à la deuxième question, que l’orientation vers une société partiellement insectivore est une visée tout à fait banale.

Carte de la consommation des insectes à travers le monde

D’après ce panorama, l’embarras de manger ou de ne pas manger des insectes semble résolu. Il reste à savoir le spectre d’erreurs ou de mérites qui accompagne une telle pratique, c’est-à-dire de quoi ces produits sont-ils réellement formés et comment faire en sorte qu’ils ne soient plus « consommés aveuglément » mais mangés sainement, en toute sécurité et appréciés en toute tranquillité d’esprit. Pour répondre à cette question, la connaissance de leurs éléments constitutifs à des fins d’information est un passage que l’on ne peut éviter.

La valeur #nutritionnelle de tout aliment est déterminée, tout d’abord, par le rapport quantitatif des protéines, des graisses, des glucides, des oligoéléments et autres substances qu’il contient. La valeur calorique, la digestibilité, les caractéristiques organoleptiques, la sécurité, l’absence d’allergiques et autres suspicions sont également importants. Face aux crises environnementales qui nous guettent, on ne peut passer à côté de la richesse qu’offrent les insectes ou rester les bras croisés, tel ce roi Canut anglais persuadé qu’il suffirait de crier pour arrêter la vague. Nous voyons la vague arriver au loin, et l’on peut dire qu’il est grand temps que nous apprenions à surfer. Les insectes nous en mangeons déjà sans le savoir. Le grillon n’est que la troisième espèce à avoir reçu l’aval des autorités européennes après le ver de farine et le criquet migrateur, clou des espèces consommées. Et ils ne seront sûrement pas les derniers. La Commission a semble-t-il reçu plusieurs demandes d’autorisation pour d’autres espèces d’insectes, au titre du règlement sur les nouveaux aliments. À ce jour, cette Commission a considéré que 11 demandes étaient recevables. Une évaluation portant sur la sûreté alimentaire de chacune de ces espèces est en cours. Dès qu’un avis positif sera rendu, cette Commission poursuivra la procédure d’autorisation.

Globalement, selon les estimations régionales et nationales, on identifie 549 espèces comestibles au Mexique, 428 en Amazonie, 250 espèces en Afrique, 170 en Chine, 164 en Thaïlande et au Viet Nam, 160 en République démocratique populaire Laos. Dans de nombreuses régions du monde, la consommation est saisonnière car le surplus n’est pas stocké faute de méthodes de transformation et de conservation. Tout comme chez nous, passé les grands épisodes acridiens, la consommation du criquet baisse.

 Les ordres d’insectes les plus concernés sont donnés dans le diagramme suivant.

 Même si selon les auteurs, l’offre varie grandement, les données disponibles sur la quantité d’espèces d’insectes mangées, le nombre de pays consommateurs et les groupes ethniques, permettent au moins de prendre conscience de la diversité qui la compose. Dans l’ensemble, le nombre d’espèces comestibles se situe aux alentours de 2000. Il est évident que ces données ne sont pas exhaustives et leur nombre accroitra avec le temps. On constate que les espèces mangeables sont mieux inventoriées dans certains pays ou continents que d’autres (Tableau 2).

Tableau 2. Nombre d’espèces comestibles par pays ou régions

Pays Nombre d’espèces Source
Mexique 549 Ramos-Elordy & al. (2008)=
Afrique 470 Kelemu & al. (2015)
Thaïlande 194 Sirimungkaraarat & al. (2010)
Chine 178 Chen & al. (2009)
Laos, Myanmar, Thaïlande, Vietnam 164 Yhoung-Aree & Viwattpanich (2005)
République centre Afrique 96 Roulon-Doko (1998)
Botswana 27 Obopile & Seeletso (2013)

           

Parmi cette faune comestible, les Coléoptères occupent la première place (31%) ; viennent ensuite les Lépidoptères (papillons) (18 %) ; les hyménoptères (abeilles, guêpes et fourmis) (14 %); les Orthoptères (sauterelles, criquets et grillons) (13 %); les Hémiptères (cigales, cicadelles, cochenilles et punaises) (10 %); les Isoptères (termites) (3%); les Odonates (libellules ) (3%); et les Diptères (mouches) (2%). Les taxons restants représentent 5 %. Quant à la distribution des insectes comestibles selon le milieu, 88 % des espèces sont terrestres et 12 % aquatiques (Humphries & Parenti 1999 ; Yen 2015) (Tableau 3).

Tableau 3. Nombre d’espèces d’insectes comestibles selon les régions biogéographiques

Région Terrestres Aquatiques
Afrique 387 17
Australasie 90 5
Néarctique 75 15
Néotropicale 608 82
Orientale 472 90
Paléarctique 289 52
Total 1921 261

      

En général, les insectes sont surtout consommés dans les pays chauds. Pour formuler les choses de façon plus prosaïque, les insectes aiment la chaleur. Une condition remplie dans les zones tropicales et équatoriales. La Chine, le Japon et le Mexique, où l’entomophagie est assez développée ou en essor, se situent entièrement ou partiellement dans la zone tempérée. Au sein d’un même pays, la tendance à manger des insectes est plus manifeste dans la zone chaude. Les raisons en sont les suivantes : (i) les insectes des tropiques sont généralement plus gros que ceux des régions tempérées ; (ii) les insectes sous les tropiques se rassemblent souvent en grand nombre, ce qui facilite leur récolte massive ; (iii) sous les tropiques, les insectes comestibles peuvent être actifs toute l’année, tandis que dans les zones tempérées, ils entrent en dormance pour survivre au froid hivernal et au manque de nourriture ; et (iv) pour de nombreuses espèces d’insectes tropicales, les  ressources alimentaires sont stables et les collectes des insectes par les autochtones sont prévisibles (van Huis et al. 2013).

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Valeur nutritionnelle et composition chimique des quelques insectes comestibles

Les valeurs nutritives des insectes comestibles sont très variables, au point que dans un même groupe d’espèces, les estimations peuvent changer considérablement, en fonction du stade de développement de l’insecte, de son habitat, de sa nutrition et des méthodes de préparation et de transformation (séchage, ébullition ou friture).

En moyenne, les insectes comestibles contiennent 39 à 54% de protéines, 30% de lipides et 185Kcal/100g de produits frais. L’aspect clé du métabolisme des protéines est le degré de leur digestibilité par l’organisme humain. De ce point de vue, des études montrent que les protéines d’insectes sont de bonne qualité et d’une digestibilité de l’ordre de 77 à 98%, supérieure donc à celle de la plupart des protéines végétales, mais légèrement inférieure à celle d’autres protéines animales (Mlcek et al. 2014). À titre d’exemple, la digestibilité des protéines des abeilles entières séchées est de 94,3 % ; des papillons de nuit (Clanis bilineata) de 95,8 %; des termites frais (Macrotermes subhylanus) de 90,49%; et des sauterelles (Ruspolia differens) de 85,67 % (Xia et al. 2012 ; Kinyuru et al. 2010).

La teneur en lipides des insectes comestibles, comprise entre 10 et 50%, dépend de nombreux facteurs : espèce, saison, sexe, stade de développement, habitat et régime alimentaire (Raksakantong et al. 2010). Habituellement, la teneur en matières grasses est plus élevée aux stades larvaire et nymphal que chez les imagos. Les femelles sont plus grasses que les mâles. La teneur en acides gras essentiels chez les insectes est plus élevée que chez les animaux d’élevage. Chez les insectes les glucides sont principalement présents dans la chitine. La teneur en glucides varie de 6,71 % chez les punaises à 15,98 % chez les cigales (Raksakantong et al. 2010). Des études ont montré que la quantité considérable de polysaccharides présents dans la chitine peut bonifier l’activité immunitaire chez les humains (Chen et al. 2009). D’autres analyses font état de la richesse en minéraux des insectes. Par exemple, des teneurs élevées en potassium et en sodium sont notées chez les nymphes de grillons alors que les adultes sont bien pourvus en calcium, phosphore et manganèse. Le corps du Saturniidae Usta terpsichore est riche en cuivre. Plusieurs espèces de punaises aquatiques et les larves de Tenebrio présentent une forte concentration en fer (Sun 2008).  Certains insectes sont très riches en acides gras polyinsaturés protecteurs contre de nombreuses maladies cardiovasculaires. Des études ont montré que la composition en acides gras insaturés oméga-3 et oméga-6 des vers de farine (Tenebrio molitor) est comparable à celle des poissons et dépasse celle des bovins et des porcs (Van Huis et al. 2013).

Ces avantages alimentaires évidents s’accompagnent inopportunément de quelques inconvénients, car il ne faut pas penser qu’il suffit d’élever quelques insectes puis de les manger sans étapes intermédiaires. Il faut nuancer ou, à tout le moins, compléter une telle perspective en mentionnant quelques effets pervers dont l’actualité nous donne maints et maints exemples :

(1) les dangers causés par leur consommation à un stade de développement inapproprié ou suite à une préparation culinaire incorrecte (par exemple, lors de la consommation de criquets et de sauterelles, les pattes doivent être retirées afin d’éviter la constipation intestinale, causée par les grosses épines du tibia);

(2) la toxicité (incidents observés au sud-ouest du Nigéria où des épidémies causées par l’utilisation de pupes de vers à soie (Anaphe spp.) apparaissent chaque année car l’enzyme thermorésistante thiaminase qu’elles contiennent entraîne des troubles du système vasculaire et des anomalies des fonctions locomotrices;

(3) les allergies (l’inhalation et le contact avec des particules d’insectes entraîne parfois une dermatite, une conjonctivite, une rhinite, de l’asthme ou une urticaire de contact (van Huis et al. 2013) ;

(4) les élevages d’insectes mal menés peuvent s’infester de parasites nocifs pour l’homme et seraient vecteurs de maladies potentiellement mortelles : Salmonella, Listeria, Escherichia coli, klebsiella pneumoniæ…

Résumons le premier acte : nous avons un souci de disponibilité des ressources devant nous, à plus ou moins brève échéance, les insectes utilisés avec circonspection constituent d’excellents pourvoyeurs de bonnes protéines. Passons maintenant au second acte : les insectes qui excitent (ou censés exciter) le désir sexuel.

Les insectes aphrodisiaques   

Depuis des siècles, l’homme cherche par divers moyens à renforcer son désir sexuel. L’un des aphrodisiaques les plus utilisés depuis la nuit des temps et lié aux insectes est le miel. En effet on trouve mention de ce produit, totipotent, dans les poèmes d’Ovide, chez Hippocrate, qui recommande son utilisation avec du lait, dans les livres saints… À l’époque, le miel, représentait un produit très énergétique et relativement précieux. La plupart du temps les différentes recettes mélangent miel, épices et différentes graines comme les pistaches, le fenugrec… Suivant les régions, on y rajoute divers extraits d’animaux. Au Maroc, la poudre de cantharide (appelée faussement mouche d’Inde) est un des ingrédients de ras el hanout, un assortiment de 25 à 50 épices servi dans la cuisine marocaine, en particulier dans les tajines et couscous. Toujours au Maroc, une des recettes des plus insolites pour pimenter la routine consiste à mélanger des punaises de lits (Cimex lectularius) avec des jaunes d’œufs ! Toutes ces préparations, même si elles ne produisaient pas l’effet espéré, étaient, certainement, par leur douceur, très plaisantes à ingérer. Très caloriques, elles faisaient grossir, et on disait pour en justifier son usage fréquent : une femme sans courbes est comme un seroual sans poches, on ne sait pas où mettre les mains !!!!

Prischmann et Sheppard, de l’Université de Washington, se sont penchés sur cette question et ont publié une synthèse dans la revue American Entomologist. En plus de la « mouche espagnole » qui n’est d’ailleurs pas une mouche, mais un coléoptère produisant de la cantharidine, de très nombreux insectes sont été utilisés comme aphrodisiaques. Ils citent les reines de termites consommées en Inde et qui sont considérées comme très attractives, vraisemblablement à cause de leur extraordinaire fécondité. Une punaise d’eau géante (Belostoma sp) vendue en Malaisie et à Singapour. Le comportement particulier de cette espèce qui introduit ses pièces buccales dans le cloaque de ses proies en est vraisemblablement une raison. Le Dytique marginé (Dytiscus marginalis), coléoptère des étangs, est aussi vendu pour cette raison, mais simplement parce qu’il ressemble à la punaise aquatique géante. Au Mexique, on vend une punaise de la famille des Reduvidae comme stimulant. Cette punaise hématophage peut transmettre la maladie de Chagas, infection due au parasite Trypanosoma cruzi, qu’elle inocule. L’Organisation Mondiale de la Santé estime entre 16 à 18 millions personnes infectées dans les zones endémiques d’Amérique Latine. L’infection chronique est incurable, peut être invalidante et parfois mortelle. Mais l’insecte le plus échauffant demeure, sans aucun doute, la mouche espagnole, appelée aussi mouche cantharide ou mouche espagnole ou mouche de Milan ou encore mouche indienne chez nous. La systématique n’étant pas le point fort des bonimenteurs et autres médicastres qui promettant le septième ciel immédiat pour vivre l’enfer demain. En fait, il ne s’agit pas d’une mouche mais bel et bien d’un coléoptère de la famille des Meloidae et de l’espèce Lytta vesicatoria vesicatoria d’une vaste répartition géographique (Afrique du Nord, Europe méridionale et centrale, Asie, Amérique). D’autres espèces de méloïdés, dont Epicauta vittata, ravageur notoire de la pomme de terre, vit en Amérique du Nord et en Europe.

Lorsqu’on dérange ces méloïdés, ils sécrètent, au niveau des articulations de leurs pattes, une substance corrosive appelée cantharidine, comme moyen de défense contre ses prédateurs. La cantharidine remplirait probablement une tout autre fonction. La substance serait synthétisée par les glandes séminales du mâle, qui, au cours de l’accouplement, en déverserait abondamment sur la femelle en guise de motivant ! Ainsi Hippocrate recommandait en cas de maladie de cœur de jeûner et d’avaler trois coléoptères sans la tête, les pattes et les ailes. Malgré cette réputation de remède à tous les maux, il y a lieu de dire que la cantharidine est très toxique et de très nombreux cas mortels lui sont imputés. Mais l’usage le plus singulier demeure l’utilisation du coléoptère comme aphrodisiaque. Depuis l’Antiquité, cet insecte fut utilisé par tous ceux qui souhaitaient voir l’élu ou l’élue de leur cœur redoubler de vigueur ou se pâmer. Ainsi Madame de Montespan avait offert au roi Louis XIV une poudre contenant de la #cantharidine, tandis que Madame de Pompadour incorporait des mouches espagnoles dans les savons du roi Louis XV. Malgré les effets contraires, on peut se demander pourquoi on a admis que la cantharidine est un aphrodisiaque. Simplement parce que, suivant la dose, c’est une substance irritante du tractus uro-génital, déclenchant une sensation de brûlure, mais provoquant aussi une vasodilatation.

En conclusion, de nombreux insectes ont été malgré eux l’objet de convoitises pour assouvir ou régénérer le pouvoir sexuel des humains. Et c’est chez les chinois que l’on trouve une foule de recettes, à base d’insectes sensés atténuer toute incompétence masculine. Nous citons deux exemples :

1) prenez de la cendre de nid de guêpes, qu’il faut mélanger avec de l’eau et du vin et soit boire soit appliquer directement sur l’organe considéré. Sans garantie, cette préparation serait sensée faire de vous un super-mâle ! 

2)  Des applications topiques d’acide formique, produit sécrété naturellement par les fourmis, provoquent une excitation sexuelle. On oublie simplement de dire que tout acide fort déposé sur la peau possède la faculté de la brûler !!!

Il n’existe aucune preuve formelle d’une quelconque activité de ces deux apprêts, seule la cantharidine provoque effectivement quelques effets, mais sa toxicité avertit qu’il est fortement recommandé de s’en abstenir, particulièrement de la fausse mouche espagnole, si l’on veut éviter de gros ennuis. En effet, la cantharidine est extrêmement toxique même à faible dose. Si on l’ingurgite, elle peut causer de graves gastro-entérites et néphrites. Une dose d’à peine 30 mg peut entraîner la mort. À bon entendeur, salut !

 

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