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Adapter les semences à l’environnement de production

Adapter les semences à l’environnement de production

Libre opinion

 Céréales :

Adapter les semences à l’environnement de production

Yassine Jamali (Docteur vétérinaire, Agriculteur)

Étendue sur plus de 5,5 millions d’ha à travers le royaume, la sole céréalière se divise, en fonction de la disponibilité en eau, en zone irriguée, bour favorable et bour défavorable. L’eau reste le facteur limitant et la clé du rendement. Par contre, pour ce qui dépend de l’homme, la semence reste l’élément déterminant dans cet environnement.

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En bour défavorable, la faiblesse des moyennes pluviométriques et la répartition aléatoire des précipitations au cours de la campagne agricole annulent parfois l’expression des facteurs techniques tels que la fumure minérale, le travail (ou le non travail) du sol, ou les traitements phytosanitaires.

L’incertitude qui pèse sur la récolte se résume ainsi : à chaque stade, l’absence ou l’insuffisance des précipitations peuvent stresser la culture, entrainant un rendement dérisoire en grain et en paille (à peu près aussi importante pour l’exploitant). Et ce, quel que soit l’itinéraire technique pratiqué. Il est donc difficile d’envisager des dépenses systématiques de plusieurs centaines de dirhams par hectare pour un apport d’engrais ou un traitement quelconque, sans aucune garantie de récupérer sa mise. Aussi l’itinéraire technique en bour défavorable se réduit il le plus souvent à semer-récolter.

Le seul apport technique que l’on puisse injecter dans ce système ultra simplifié se situe au niveau des semences dites améliorées. Le  »plus » est alors automatiquement intégré dans l’étape semis. Ce  »plus », qu’on attend d’une variété améliorée, réside dans sa capacité à résister au stress hydrique et dans sa rusticité d’une manière générale. La productivité potentielle passe au second plan, du moins dans le bour défavorable.

Ainsi, « …Dans les régions à contraintes environnementales fortes et erratiques, la productivité ne peut être retenue ni comme objectif de sélection (des niveaux de rendement proches du potentiel ayant de très faibles probabilités d’être atteints) ni, a fortiori, comme critère de sélection. » (1)

Pour employer une comparaison zootechnique, il est inutile d’exiger des vaches avec un potentiel de 8.000 kg par lactation quand on les destine à un milieu d’élevage où leur ration sera composée de paille et d’herbe de faible qualité. Il en va de même pour les céréales: inutile d’établir un cahier de charges dans lequel la productivité est de cinquante quintaux/ha, pour une variété destinée à une région où la pluviométrie ne permettra jamais de dépasser la moitié. Il vaut sans doute mieux mettre l’accent sur la résistance aux maladies ou au stress hydrique. A ce sujet, les variétés anciennes, du moins ce qu’il en reste, sont le meilleur exemple d’adaptation aux conditions du milieu.

Cette adaptation qui caractérisait les variétés traditionnelles de céréales reflète leur sélection extrêmement longue et spécifique de chaque terroir, qu’il s’agisse de la nature du sol, de la pluie, des températures moyennes, de l’hygrométrie…. Utilisée et réutilisée pendant des siècles dans le même terroir, une variété devient peu à peu  »sur mesure ». Cette diversité des ressources génétiques locales a quasiment disparu : le développement des moyens de transport et la modernité, avec ses normes et ses tendances standardisatrices, ont tendu à uniformiser l’offre de semences à travers tout le Maroc. Aujourd’hui, avant d’être commercialisée, une variété doit être testée et elle est censée présenter de bonnes performances sur des stations expérimentales réparties à travers tout le territoire national, représentatives de toute la diversité des sols, des températures, de la pluviométrie, de l’hygrométrie, … Intuitivement cela parait impossible d’atteindre une telle polyvalence.
Des chercheurs français assurent qu’ « Il convient d’éviter que les milieux (sol, climat, techniques) dans lesquels est pratiquée la sélection présentent une trop grande disparité d’avec les milieux où les futures variétés doivent être cultivées ». (1)

Ce principe n’est pas nouveau puisqu’on le retrouve déjà chez Ibn al Awwam (Kitab al Filaha) : « … jamais la semence ne doit être portée d’un terrain gras vers un terrain maigre… ». L’expérience empirique du savant arabo andalou est confirmée par la recherche scientifique moderne, et les deux nous posent la question suivante: Est-il pertinent de produire des semences sélectionnées dans des conditions aussi proches que possible de l’idéal, puis de fournir ces semences à des agriculteurs situés dans des zones à contraintes environnementales extrêmes ? Pour donner un exemple, est-il pertinent de produire des semences sur le périmètre irrigué du Tadla, dans les tirs de Souk es Sebt, et de les utiliser lors de la  campagne suivante dans le bour rocailleux des Sraghna, Rhamna ou Beni Meskine ? Clairement, la réponse est non ! Les progrès de la recherche en épigénétique orientent plutôt vers des conditions de stress identiques d’une génération à l’autre pour développer et fixer des mécanismes d’adaptation. 

Pour la recherche sur les semences améliorées destinées au bour défavorable, il serait souhaitable de revenir autant que possible aux variétés ancestrales comme base de sélection pour l’avenir.  A défaut, la polyvalence comme axe de recherche devrait être remplacée par une sélection étroite, en vue d’adhérer autant que possible aux réalités environnementales d’un terroir donné. Les conditions de productions d’une semence devraient être aussi voisines que possible des conditions de son utilisation. 

 

(1) P. Monneveu, D. Depigny-This . UFR Génétique et Amélioration des Plantes, ENSA-INRA, Montpellier, France. Intégration des approches physiologiques, génétiques et moléculaires pour l’amélioration de la tolérance à la sécheresse chez les céréales.