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Mécanisation : Evolution insuffisante au Maroc

Mécanisation : Evolution insuffisante au Maroc

La mécanisation

Entre évolution technique, renchérissement et moyens des agriculteurs

Abdelmoumen Guennouni

Considéré aujourd’hui comme synonyme de machinisme, le terme ‘‘mécanisation’’ est plus large puisqu’il englobe tout ce qui permet de réduire ou remplacer le recours à la force humaine dans toute opération de production. Au sens large, la mécanisation peut englober l’usage d’outils ou de force animale alors que le machinisme se limite à l’emploi de la machine pour réaliser les travaux initialement effectués manuellement par l’homme.

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Dans le présent article, ne sera abordé que le marché des tracteurs au Maroc (qui représente plus de 80% du chiffre d’affaires de la filière) et qui est considéré comme le principal indicateur de la mécanisation.

 

Historique

La mécanisation de l’agriculture marocaine était très embryonnaire pendant la période coloniale et juste après l’indépendance. Le parc tracteurs en 1951 était de 10.343 répartis entre 2.278 marocains et 8.065 colons (78%).  A partir de l’indépendance, l’agriculture est consacrée priorité du développement du pays avec, comme objectif principal de la stratégie d’alors, l’intensification de la production agricole, passait entre autres mesures, par sa mécanisation. C’est ainsi qu’a été lancée, parmi les grandes opérations entreprises  par les autorités, en vue de moderniser l’agriculture, essentiellement auprès de la petite et moyenne paysannerie, ‘‘l’opération labour (1957-1962)’’ .

 

‘‘Opération labour (1957-1962)’’

Elle avait pour objectifs l’introduction de méthodes culturales améliorées par le recours à la mécanisation, l’utilisation des engrais et semences sélectionnées ainsi que la promotion des assolements.

Cette opération consistait à effectuer des travaux du sol grâce à du matériel mis en place dans les centres de travaux répartis dans les régions agricoles du pays.  Elle a mobilisé 900 tracteurs de l’état avec acquisition de matériel, subventions et financement.

Cette entreprise, l’une des premières actions d’envergure d’après l’indépendance, et qui devait porter sur un million d’hectares, a concerné des superficies inférieures aux prévisions (203.000 ha en 59-60, 107.000 en 60-61 et 94.000 en 61-62). Elle a été abandonnée au profit de la vulgarisation et la réalisation de travaux à façon par les CT et CMV. L’intervention de ces derniers visait à sensibiliser les agriculteurs à l’intérêt de la mécanisation en organisant de nombreux chantiers.

Il faut signaler qu’elle s’est traduite par des gains importants de rendements (6 qx/ha la première année)  et a constitué l’amorce de l’intensification par la mécanisation, la fertilisation et l’emploi des semences sélectionnées.

 

Cependant, cette mécanisation était balbutiante  et le Maroc ne disposait en 1960 que de 8.000 tracteurs (outil de base de la mécanisation), chiffre qui devait être multiplié par plus de cinq pour atteindre 43.000 en 1999 (56% des besoins, estimés alors à 77.000) passant par 13.000 en 1971.

Entre 1964 et 1999 on a assisté à un accroissement rapide au début (+14%/an) puis baisse à 10%, ensuite ralentissement (3,5 à 5%/an).

Néanmoins, la mécanisation avançait lentement puisqu’elle se heurtait à de nombreuses contraintes parmi lesquelles le morcellement de la propriété foncière, le coût élevé des machines, un circuit de distribution peu développé, un manque d’encadrement et de vulgarisation, l’absence de normes à l’importation, etc. Ainsi, les différentes politiques suivies au cours des deux décennies suivant la décolonisation  n’ont pas permis de rattraper le retard dans l’équipement.  En outre, les sécheresses récurrentes des années 80 ont fortement érodé les finances des agriculteurs, qui, tout en continuant à investir en bénéficiant des aides publiques et des facilités accordées par les fournisseurs, limitaient fortement leur acquisition de matériel neuf.

 

Une évolution indéniable mais insuffisante

Cependant, malgré ces contraintes, la mécanisation de l’agriculture marocaine n’a cessé de progresser avec une grande variation selon les années, tout en restant assez faible par rapport aux standards internationaux.  Pour ces derniers, le meilleur indicateur pour évaluer le degré de mécanisation d’un pays est le rapport entre la puissance fiscale et la surface arable mesurée en cheval par hectare de surface agricole utile (SAU). Ainsi, le niveau de motorisation au Maroc atteignait à peine 0,27 cv/ha contre les 0,5 cv/ha recommandés par la FAO. Au même moment (1999) d’autres pays méditerranéens nous dépassaient sur ce plan (Tunisie 0,33, Egypte 1,22, Espagne 2,18, France 4,57). Aujourd’hui, pour notre pays, ce taux est estimé à 0,37 cv/ha et l’objectif affiché plan Maroc Vert est d’atteindre 1 cv/ha à moyen terme conformément aux meilleurs standards internationaux et en adéquation avec les objectifs de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Plus prudente, l’AMIMA cible la vente de 10.000 tracteurs par an pour atteindre, à l’horizon 2020, un taux de mécanisation de 0,74 cv/ha.

 

Tableau 1 : Nombre de tracteurs vendus par année

Années 1997 98 99 2000 01 02 03 04 05 06
MAPM 989 1 200 1035 890 1 065 1 236 1306 1150 1150 2700

           

Années 2007 08 9 10 11 12 13 14
AMIMA 3600 4882 6791 4167 4181 3417 4269 2997

 

Sources :

1997-2006 : MAPM

2007-14 : AMIMA

NB : A signaler une légère différence entre les chiffres du Mapm et de l’Amima due à la méthode de comptabilisation. Le ministère comptabilise les tracteurs subventionnes et l’Amima les tracteurs vendus, d’où le décalage (10 à 16%).

 

Ces données indiquent une stagnation des achats de matériel agricole neuf entre 1997 et 2005. Selon le ministère de l’agriculture, c’est le ‘‘résultat direct de l’impact des sécheresses successives qui ont fortement réduit les capacités d’investissement des agriculteurs. Elle résulte aussi des augmentations fortes des prix observés sur les marchés fournisseurs, accentuées par la dépréciation du dirham et le coût élevé du crédit’’.

A partir de 2006 on note une très forte croissance par rapport aux années précédentes puisque les ventes de tracteurs on atteint 2.700 unités vendues contre 1.150 l’année précédente soit un accroissement de 134%. Ce saut quantitatif spectaculaire est liée essentiellement à la bonne récolte céréalière de la campagne agricole 2005/2006 [près de 89 MQx, 4ème meilleure production jusqu’alors], à la convention cadre établie entre l’Association Marocaine des Importateurs de Matériel Agricole (AMIMA) et le Crédit Agricole et à l’organisation pour la deuxième fois consécutive à Meknès du Salon International de l’Agriculture (SIAGRIM).

Elle peut être aussi expliquée, en plus des efforts consentis par les agriculteurs, principalement par les subventions appliquées en octobre 2006 (reconduites par la suite). Ainsi, le tracteur est subventionné à 40% de sa valeur avec un plafond de 90.000 dh (au lieu de 40.000 comme plafond pour les particuliers et 70.000 pour les groupements précédemment). Pour tout autre matériel elle est passée à 35-60% (au lieu de 10 à 60%).

Les taux de subvention concernant l’acquisition des tracteurs par les agriculteurs, qui sont passés à 40% du prix d’acquisition, avec un plafond par tracteur de 70.000 DH pour les groupements et 40.000 DH pour les individus et ce, à compter du premier novembre 2004.

Il faut souligner que les niveaux élevés de subvention accordés pour encourager le secteur sont dus à la conscience des responsables et des organismes internationaux de l’important retard pris par le Maroc dans le domaine de la mécanisation de l’agriculture, ainsi que des opportunités offertes par le marché marocain.

Cependant, l’augmentation des niveaux de soutien n’explique pas tout. En effet, l’implication des opérateurs qui ont pris l’initiative de préfinancer les montants de la subvention (et se charger de la récupérer par la suite) a donné un coup de fouet à ces achats massifs. Mais la solution de préfinancement est coûteuse pour la trésorerie des fournisseurs qui ne peuvent la prolonger indéfiniment. Dans ce cadre, le CAM, l’AMIMA et les services du ministère ont établi une collaboration en vue d’améliorer les procédures de financement et d’octroi des aides, compliquées et longues.

 

Des ventes record mais pas de modernisation

Par la suite, et jusqu’en 2009 les ventes ont enregistré une croissance continue variant entre 25 et 45% par an et ont abouti, en 2009, à un chiffre record de 6.791 tracteurs écoulés en une année, soit une multiplication par 6 des ventes de 2005. Il faut rappeler à ce propos que la campagne 2008-09 a enregistré une production record de 102 MQx et que cette période coïncide avec le lancement du plan Maroc Vert.
Depuis cette année historique, les ventes ont enregistré des baisses importantes (à l’exception de 2013, + 25%) avec une baisse de plus de moitié (-56%) des ventes annuelles en 5 ans passant de 6.791 en 2009 à 2.997 en 2014 tracteurs par an. Plusieurs raisons expliquent en partie cet effondrement, dont les conditions climatiques après 2009 ayant perturbé le cycle  (précipitations mal réparties, …) et la baisse des recettes des agriculteurs suite au non respect des prix de référence (raisons invoquées : qualité de la récolte –germination …) et la commercialisation profitant aux intermédiaires qui tirent les prix producteurs vers le bas.

De même, cette baisse est liée au taux de subvention, revu à la baisse en 2010 (taux de 30%, plafond 72.000 dh, contre 40% et 90.000 auparavant, soit une baisse de 25%). De même a été introduite la possibilité de financer plusieurs tracteurs par exploitation selon la superficie exploitée (1 tracteur pour 5 ha, 2 pour 10 ha, 3 pour 20 ha, etc. avec aide au renouvellement tous les 10 ans).

Par ailleurs il faut souligner que les importations de tracteurs neufs restent limitées à des modèles considérés comme dépassés pour les pays développés et que les grandes évolutions technologiques mondiales dans ce domaine n’ont pas été introduites dans notre pays. Ainsi, la motorisation augmente timidement, l’électronique embarquée, l’aide à la conduite et aux travaux, la sécurité et le confort des conducteurs, l’économie de carburant, la précision du travail, le respect de l’environnement, … sont inexistants chez nous.

Les raisons pointées du doigt sont essentiellement le coût de ce matériel, sa maintenance, la réticence des agriculteurs quant aux possibilités de service après vente, l’inadéquation des normes marocaines, la formation des utilisateurs, les conditions d’utilisation, …

 

L’effet salon

Au cours de l’année, les ventes de tracteurs varient d’un mois à l’autre. Traditionnellement elles étaient plutôt concentrées en début de campagne au moment où la trésorerie des agriculteurs peut être encore approvisionnée par les recettes de la campagne précédente. De même au cours de cette période les travaux d’automne (labours, épandage d’engrais, semis) les besoins en force de traction sont les plus élevés. Ainsi, d’après les données de l’Amima entre 1980 et 2003, le pic de ventes se situait entre septembre et décembre avec plus de la moitié des ventes (53%).

Cette répartition s’est modifiée, puisqu’on note depuis quelques années, un nouveau pic en avril-mai correspondant à la tenue du salon de l’agriculture de Meknès (SIAGRIM 2006, devenu SIAM depuis 2009). En effet les ventes entre septembre et décembre ont baissé à 36% en faveur de la période avril-juin qui est passé de 19 à 35% (2013-14, site Amima). Pour les agriculteurs ce salon est l’occasion de comparer les offres et choisir le tracteur adéquat à leur besoins et moyens. Ils peuvent aussi profiter des efforts innovants particuliers de promotion faits par les fournisseurs dans le pôle le plus animé du salon (réductions sur les prix, facilités de paiement, gratuités sous forme de matériel d’accompagnement offert, tombolas permettant de gagner des tracteurs, des camionnettes, des billets pour l’Omra, …). Ces actions ont été complétées dernièrement par le ministère de tutelle, la profession et le Crédit agricole par la mise en place de plateformes auprès des fournisseurs pour faciliter les démarches nécessaire à l’acquisition du tracteur de leur choix. Ainsi, les agriculteurs repoussent leurs décisions d’achat à cette période considérée comme la plus favorable.

L’ensemble des sociétés du secteur estiment que ces actions ont contribué fortement à doper les ventes et relever le niveau de la mécanisation au Maroc. Elles pensent donc continuer dans cette voie.

 

Tableau 2 : Ventes de tracteurs par mois

  Jan Févr Mars Avr Mai Juin Juil Août Sept Oct Nov Déc
1980-2003 4,21 3,90 4,68 5,45 7,20 6,09 6,47 9,14 12,53 15,85 14,69 9,79
2013-14 4,57 3,90 4,73 7,30 18,73 11,45 8,06 5,37 7,59 10,76 8,10 9,43

 

Importation de matériel d’occasion 

L’importation du matériel agricole d’occasion, particulièrement les tracteurs et les moissonneuses batteuses (664 en 1997 !), et dont les volumes peuvent nettement dépasser ceux du matériel neuf, constitue un phénomène qui a pris, pendant très longtemps, une dimension inquiétante. Il faut signaler que pour nombre de producteurs, c’est le seul moyen d’acquérir un tracteur, alors que les conditions de financement proposées ne le leur permettaient pas.

Cependant, grâce à la conjonction des efforts d’encouragement, le tracteur neuf devenait accessible même aux petits producteurs qui ne pouvaient pas s’équiper précédemment, et il parait aberrant d’acheter un tracteur d’occasion quand on peut, pour le même prix, acquérir un neuf (grâce aux subventions et procédures de financement) avec ses avantages indéniables (voir tendance à la baisse de l’occasion dans le tableau 3 ci-joint). Cependant la tendance risque de s’inverser si les conditions d’acquisition du neuf redeviennent peu incitatives.

 

Tableau 3 : Ventes et importations tracteurs neufs et d’occasion

1993 % 1994 % 1995 % 1996 % 1997 %
Neuf 996 88 2904 85 1407 69 2232 67 926 42
Occasion 141 12 495 15 647 31 1089 33 1280 58
Total 1137 3399 2054 3321 2206

 

Consciente de l’effet pervers du matériel d’occasion importé d’Europe (accentuation du caractère vieillissant du parc national par du matériel peu performant et très coûteux à l’entretien), l’AMIMA a mené régulièrement des actions d’envergure pour attirer l’attention sur l’impact négatif de ces importations sur la mécanisation de l’agriculture marocaine. De leur côté les autorités ont pris des mesures douanières pour décourager l’importation de matériel obsolète, ne répondant pas aux normes nationales.

 

Fabrication locale de matériel agricole

Après la première expérience de production d’un tracteur national ‘‘Tariq’’ qui n’avait guère été couronnée de succès, d’autres unités de montage avaient été installées par des firmes internationales durant les années 60. Elles étaient encouragées par des perspectives prometteuses et surtout une protection douanière conséquente jusqu’en 1973 où l’importation de matériel agricole fut totalement libéralisée.

Cependant, près de 60 ans après l’indépendance, la fabrication local reste globalement très modeste et limitée à du matériel d’accompagnement. Les couts de production étant élevés, la production en petite quantité ne permet pas au secteur structuré de fixer des prix abordables au regard des moyens financier des agriculteurs qui sont amenés à opter pour le secteur informel (50%moins cher que le matériel de marque), même si la qualité du produit est de moindre qualité.

Il faut souligner dans ce contexte, que l’industrie locale ne peut pas se développer face aux grandes entreprises étrangères et a nécessairement besoin d’aides et d’accompagnement par les autorités responsables de l’industrie nationale.

 

Avenir du secteur

Tous les professionnels (y compris au MAPM) sont unanimes pour souligner la corrélation  des ventes de matériel agricole (essentiellement les tracteurs) avec les productions céréalières puisque les fortes ventes coïncident avec les bonnes campagnes et les faibles ventes avec les campagnes les moins productives. Ainsi, l’avenir de la mécanisation au Maroc dépend de nombreux facteurs (en plus des conditions climatiques), dont l’adéquation de l’offre et du pouvoir d’achat, le prix de vente du matériel, la subvention contribuant à réduire l’écart, …). Mais tous les professionnels s’accordent à dire que le rajeunissement de la population d’agriculteurs, l’intervention de techniciens dans le processus de production et la prise de conscience de la nécessité de passer par la mécanisation pour l’amélioration de la qualité et de la productivité sont aussi un facteur primordial dans l’évolution de la mécanisation. Ils participent de même à tirer le niveau de technicité des agriculteurs vers le haut.

 

Il faut noter par ailleurs que, tout au long de son histoire la mécanisation a souffert de nombreuses insuffisances : faible puissance, vieillissement (le faible taux de renouvellement ne peut l’empêcher)… Difficile d’imaginer dans ces conditions, que le PMV permette d’atteindre le taux de motorisation prévu (1cv/ha) d’ici 2020, soit en 4 an.