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Carpocapse du pommier et confusion sexuelle

Carpocapse du pommier et confusion sexuelle

La confusion sexuelle dans les vergers à forte population initiale de Carpocapse :

Succès, contraintes et atouts des diffuseurs Ginko

Prof. Hmimina M. IAV Hassan II – Rabat

Les stratégies de protection contre le carpocapse sont en pleine évolution. Il n’est pas douteux que la protection du verger évolue, lentement sans doute, mais sûrement, et s’éveille à des problèmes nouveaux. L’immobilisme traditionnel est entamé et il est juste d’en rappeler quelques signes. D’abord, les arboriculteurs ont pris conscience, avec le problème de Panonychus ulmi notamment, qu’ils sont entraînés dans une autre intensification sans cesse croissante, celle des applications acaricides. Ensuite, la lutte chimique pure et dure ne leur parait plus une stratégie durable. Enfin, l’homologation récente- un peu tardive et tant attendue- de diffuseurs imprégnés de la phéromone synthétique de l’insecte, met sur notre marché un dispositif de lutte digne d’intérêt pour les producteurs de pommes et de poires, dont certains, accablés par la charge que leur imposent la lutte classique, les problèmes d’acariens révélés par les pesticides de synthèse et les impasses de la résistance, en attendent beaucoup. Au point où ils en sont, ils ne peuvent faire l’économie de nouvelles techniques qui intègrent nécessairement différents aspects de la protection moderne du verger.

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La confusion sexuelle, méthode alternative aux pesticides, mise au point depuis plus d’une dizaine d’années, est un procédé dont l’objectif est l’échec de la reproduction du carpocapse dans un verger où l’atmosphère saturée de phéromone synthétique empêche le rapprochement mâle-femelle. Les mécanismes comportementaux impliqués dans cette méthode ont été approfondis dans de nombreux travaux.

Bien que la technique soit d’intérêt et largement éprouvée en Europe et ailleurs, certaines difficultés rognent son efficacité. Le niveau de population, les conditions météorologiques, la topographie et la configuration du verger (petite taille et faible homogénéité de la plantation) sont les plus significatifs.

Ici, dans notre environnement, les progrès de la technique, au demeurant commençante, restent trop lents dans la pratique alors qu’elle représente un vif espoir en matière de lutte intégrée. Après des essais probants en 2011, nous avons analysé l’efficience de la méthode dans les conditions climatiques, culturales et populationnelles d’un verger commercial à Azrou, afin de voir si nous disposions des conditions nécessaires pour atteindre son plein mérite, de produire éventuellement des recommandations valables pour les producteurs intéressés et d’attirer leur attention sur des faits inattendus, susceptibles d’être rencontrés.

Matériel et techniques utilisés

 Verger d’essai

L’étude a été conduite en 2012 au Domaine Mamou, sur une parcelle de 10 ha plantée essentiellement de Golden Delicious, Red delicious et de Gala, entourée d’autres vergers au nord, de cultures annuelles à l’est et au sud et d’une parcelle de prunier bordée de cyprès à l’ouest.

 Diffuseurs et mise en place

Le type de diffuseur utilisé est le Ginko. Il contient trois composants de la phéromone naturelle de Cydia pomonella : E, E-8,10-dodecadienol, dodecanol et tetradecanol. La conception du diffuseur permet une émission régulière sur toute la campagne rendant ainsi le produit applicable une seule fois.

La pose des diffuseurs (500 éléments/ha) a été effectuée le 3 mai 2012 (un retard d’un mois par rapport à la date habituelle du commencement du vol). Ils ont été accrochés aux branches, dans le tiers supérieur de la frondaison, parfois au moyen d’une plate-forme autotractée là où les arbres dépassent 2,5 m de hauteur.

La protection des bordures à été renforcée en doublant la densité des diffuseurs sur les arbres du pourtour. Les recommandations d’application de la technique de confusion paraissent scrupuleusement respectées.

Interventions et contrôles effectués au verger

Au total, 9 pièges sexuels ont été répartis dans tout le verger : 5 dans la parcelle Aziz retenue pour la confusion et 4 dans la référence (bloc Ghita), situées à plus de 100 mètres l’une de l’autre. Ils sont relevés régulièrement trois fois par semaine, puis leurs captures hebdomadaires cumulées sont comparées au seuil de 5 papillons/semaine admis dans le domaine comme valeur limite d’intervention, qui soit dit en passant est toujours excédé.

Compte tenu des antécédents phytosanitaires de la parcelle (niveau de dégâts de l’année d’avant) où la confusion est introduite et du retard dans la mise en place de la confusion, un traitement de soutien au chlorpyriphos éthyl a été appliqué le 9 mai. Par la suite, de peur d’un dérèglement irrattrapable, le gestionnaire du domaine avait la liberté de procéder à d’autres applications si nécessaire. En effet, un autre traitement motivé a été déclenché le 27 mai. Le produit utilisé est l’indoxacarbe.

De l’installation des diffuseurs au 7 juin, les contrôles visuels des dégâts réalisés sur 1000 fruits ont été renforcés. En un mois, trois dénombrements ont été effectués. En fin de saison, un échantillonnage de pré-récolte portant sur 2000 pommes par parcelle a permis d’estimer l’efficacité de deux variantes de lutte dans le verger.

Résultats, discussion et conclusion

D’emblée et sans trop tarder, dès la première semaine de juin, la lutte par confusion, sans être abandonnée, car on pensait qu’elle ne méritait pas une épithète aussi prématurée, a été soutenue par des traitements conventionnels comme il était le cas pour le reste du verger. L’inhibition des captures par la confusion était visible, mais les dégâts étaient bien lourds. Pour limiter le risque, la résolution de retourner à la lutte conventionnelle était le seul moyen de rétablir la situation et de réduire la pression progressive très élevée du carpocapse dans cette partie du verger. D’ailleurs, le comptage de 1000 fruits réalisé le 12 mai 2012, soit 9 jours après la pose des diffuseurs, faisait état de 0‰ de pommes attaquées. Cette satisfaction a été de courte durée. Les comptages réalisés ultérieurement indiquent 38‰ de fruits véreux le 24 mai et 186‰ le 7 juin, soit un peu plus de 9 fois le seuil généralement admis. Dans la parcelle conventionnelle où les traitements insecticides étaient déclenchés quand le seuil d’intervention était atteint, le pourcentage de dégâts était inférieur à 4%.

La différence étant nette entre les parcelles du verger, le besoin de retour à la lutte classique s’est imposé comme une nécessité raisonnable. Cela va sans dire, les diffuseurs sont restés attachés aux arbres. Et ce faisant, les piégeages ultérieurs ont montré que les captures sont restées excessivement réduites dans la parcelle confusée par rapport à la référence mais avec des dégâts sournoisement préoccupants. En chiffres, sur la parcelle en confusion, les 5 pièges qu’elle contenait ont saisi piètrement en tout 69 papillons du 3 mai au 4 septembre tandis que sur Ghita, 2361 mâles ont été englués pour la même période et pour quatre pièges seulement. Plus clairement, 0.11 papillon/jour/piège pour la confusion convertie en lutte classique contre 4.75 papillons/jour/piège pour la référence (Fig. 1). La phéromone émise par les diffuseurs empêchait donc les mâles de se faire prendre sans nécessairement brouiller leur repérage des femelles qui produisaient sans accroc leurs œufs. La population initiale était trop abondante pour une pratique valide de la confusion.

En 2013, le projet de confusion étant délaissé, notre principale préoccupation était de voir comment continuer à réduire les populations et leurs dégâts. Dans tout le verger, des pièges ont été installés le 21 avril. Immédiatement après nous avons remarqué que les anciens diffuseurs, maintenant vieux d’un an, mais toujours en place, perturbaient fortement encore les captures. Malgré le temps écoulé, leur contenu en substance active était toujours suffisant pour brouiller le vol dans la parcelle hôte. Plus explicitement, les 5 pièges de la parcelle Aziz, dite « la confusée« , ont attrapé 258 mâles en 136 jours (0.38 mâle/jour/piège), contre 1723 (3.16 mâles/jour/piège) pour quatre pièges et la même durée dans la parcelle de référence (Fig. 2). Quelque réduites que soient les captures de la parcelle en confusion, elles cachent des dégâts comparables au reste du verger.

Pour comprendre les différences excessives entre ces résultats, nous avons retiré et remplacé purement et simplement le 21 juin les capsules ordinaires de phéromones de 2 pièges, l’un de la parcelle conventionnelle et l’autre en confusion en 2012, par des diffuseurs Ginko. Les résultats de cet artifice sont surprenants : des diffuseurs anciens de plus de 14 mois, supposés périmés, appâtant les deux pièges, attiraient profusément encore les mâles et continuaient à le faire à l’identique des capsules fraiches, renouvelées tous les mois environs, jusqu’à la récolte (Tabl. 1). Partant de ces résultats, on voit mal la mise en défaut des diffuseurs. Quant aux dégâts à la récolte 2013, ils étaient réduits aux alentours de 3% moyennant des efforts considérables.

Tableau 1. Etat des captures aux pièges sexuels un an et plus après la confusion dans les 2 parcelles du verger : confusée et référence

Etat des parcelles Pièges Prises avant 21 juin Pièges Prises après 21 juin Total
Parcelle de référence

(Ghita)

 

P1 230 P1 194 424
P2 116 P2 147 263
P3 297 P3 184 481
P4 403 P4 Ginko 162 565
Parcelle confusée en 2012

(Aziz)

P1 40 P1 Ginko 3 43
P2 21 P2 13 34
P3 17 P3 36 53
P4 26 P4 50 76
P5 29 P5 23 52

 

A l’ampleur des dégâts déjà commis, et à celle des menaces nouvelles, il faut bien reconnaitre qu’il fallait d’abord ralentir fortement l’expansion du ravageur avant la mise en œuvre de la confusion. Mais le propriétaire du domaine a tenu à s’y lancer à l’aveuglette et hâtivement malgré l’environnement peu adéquat dans et hors plantation. Par certains côtés, les bordures du verger ne sont pas bien protégées, en conséquence si l’on pouvait effectivement prévenir les accouplements sur la surface traitée par confusion, on ne pouvait empêcher que les femelles fécondées des voisins viennent y pondre. Il en découle que le choix d’opter pour la confusion ne peut être assumé par un seul producteur, du moins dans les conditions de la vallée de Tigrira au parcellaire morcelé, mais doit être convenu d’un commun accord entre tous les voisins. Les vergers, en effet, n’y sont séparés les uns des autres que par des routes, des pistes, des ruisseaux… Pour l’insecte c’est un seul verger, et c’en est fini des temps où détenir une solution est un secret et considérer que ceux qui en ont une autre sont dans l’erreur ou les laisser sciemment dans l’erreur. Et, comme la confusion est strictement préventive, il est donc capital d’installer les diffuseurs bien avant le début du vol. La période idéale semble la dernière quinzaine de mars, lorsque la végétation, peu développée, permet des attaches faciles et cela sans risque de voir les diffuseurs vidés de leur substance en fin de saison. Sur ce point particulier, nous avons cru utile de modéliser les données relatives à l’évolution du contenu en substance active des diffuseurs mesurée par chromatographie. L’analyse fixe leur persistance théorique entre 7 et 8 mois.

On en revient au problème des diffuseurs. Sans les ternir ou leur attribuer la cause du revers, il reste à admettre que leurs émissions simulées étaient en concurrence avec les vraies nombreuses femelles au-delà des limites prévues. Et il est établi que leur efficacité décline lorsque la densité de la population est élevée. Par ailleurs, nous le rappelons sans qu’il en soit vraisemblablement le cas, il n’est pas exclu qu’une sorte de résistance puisse se développer contre la confusion selon les mêmes principes qu’envers un insecticide. L’usage répété de phéromones synthétiques sélectionnerait quelques femelles productrices d’un bouquet phéromonal divergeant de l’archétype, ainsi que les rares mâles qui y répondraient. Ce risque est accru si le bouquet de phéromones synthétiques utilisé est incomplet ou lui manque certaines composantes essentielles du mélange émis par les femelles locales. Les problèmes de races, de populations et de biotypes développés par une espèce à large répartition comme le carpocapse encouragent cette hétérogénéité.

En conclusion, cette information factuelle peut être perçue comme une maldonne pour ceux qui, comme nous, ont renoncé momentanément à la confusion, mais appréciable pour ceux qui maintiennent ce procédé de lutte. Si elle sonne d’un côté l’alarme d’une mauvaise utilisation, elle nous rappelle de l’autre que la place de la confusion dans le verger est grande. En ce moment, ailleurs, les arboriculteurs reconnaissent ou sont en train de reconnaître les multiples raisons pour lesquelles s’imposent une protection intelligente et une gestion phytosanitaire sagement ménagée des ressources naturelles.

Pour les premiers usagers, les déçus, si une vigilance particulière n’est pas apportée au verger, ils courent à leur perte. On leur recommande de retirer les diffuseurs et de les incinérer et de s’assurer dans l’avenir des strictes consignes d’application de la méthode. La confusion n’est certainement ni un phénomène de mode, ni un luxe.

Pour les autres, les satisfaits, une appréciation générale du procédé, selon ce que nous venons de démontrer, illustre que les diffuseurs demeurent actifs longtemps et survivent aux conditions climatiques extrêmes (- 5°C l’hiver à plus de 40°C l’été). Un autre avantage que procure cette longévité est la possibilité de réduire significativement le coût de la technique, bien coûteuse actuellement, en agissant sur le nombre de diffuseurs/ha dès la deuxième année de la mise en place de la méthode. Eu égard à ce que nous avons observé, il est possible de baisser d’une manière substantielle la dose diffuseurs/ha au moins une année sur deux. Ce n’est pas une solution, c’est un compromis. Cependant, le suivi par comptage de dégâts sur 1000 fruits doit demeurer de rigueur et doit même être renforcé et cette hypothèse novatrice, vérifiée expérimentalement car elle relève de l’intuition, alors que la longévité des diffuseurs d’une constatation. Mais elles paraissent complémentaires.

Figure 1. Vol en 2012 dans les parcelles à confusion défectueuse (noir) et conventionnelle (gris)

Figure 2. Vol en 2013 dans le bloc confusé en 2012 (gris) et dans le témoin conventionnel (noir)

 

 

 

 

 

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