L’agriculture marocaine est-elle suffisamment préparée aux chocs du changement climatique ?

L’agriculture marocaine est-elle suffisamment préparée aux chocs du changement climatique ?

Le Maroc est essentiellement un pays aride à semi aride : plus de 85 % de sa superficie reçoivent moins de 400 mm de pluie par an. En outre, les scénarios du changement climatique prédisent une chute de près de 15 % des précipitations et une hausse d’environ 2°C des températures moyennes dans les décennies à venir, avec des phénomènes extrêmes plus fréquents (inondations, épisodes caniculaires, etc.). Ceci ne peut qu’exacerber les effets du stress hydrique dont souffre déjà le pays.

Par Dr. Mohamed Taher SRAÏRI, Professeur universitaire, IAV Hassan II, Rabat. E-mail : mt.srairi@iav.ac.ma

Le Maroc est essentiellement un pays aride à semi aride : plus de 85 % de sa superficie reçoivent moins de 400 mm de pluie par an. En outre, les scénarios du changement climatique prédisent une chute de près de 15 % des précipitations et une hausse d’environ 2°C des températures moyennes dans les décennies à venir, avec des phénomènes extrêmes plus fréquents (inondations, épisodes caniculaires, etc.). Ceci ne peut qu’exacerber les effets du stress hydrique dont souffre déjà le pays.

La disponibilité en eau renouvelable par habitant et par an étant devenue inférieure à 750 m3, il est donc attendu que la vulnérabilité des millions de personnes engagées dans des activités agricoles s’accentue, avec des revenus encore plus aléatoires. Dans ces conditions, il est légitime de se demander si les ambitieux objectifs assignés à l’agriculture pourront être atteints. Cet article se propose de contribuer à l’avancement du débat, au vu du poids de ce secteur dans l’économie du pays et des conséquences qui en découlent pour la définition d’un nouveau modèle de développement.

L’agriculture marocaine face au défi du stress hydrique permanent

Le secteur agricole représente 85 % des usages d’eau au Maroc. Il mérite par conséquent un surplus d’attention pour toute discussion sérieuse sur l’avenir de cette ressource vitale. Or, les choix d’intensification agricole (extension des plantations d’arbres et augmentation des productions maraîchères) promus depuis l’Indépendance, et renforcés à partir du début des années 2000, ont principalement reposé sur une amplification de l’irrigation, avec peu de considération pour ses effets. A l’image du mythe californien d’une mobilisation absolue des ressources hydriques pour transformer des paysages quasi désertiques en contrées verdoyantes, une course effrénée à l’extension des surfaces irriguées a été engagée : outre les périmètres de grande hydraulique où les dotations ne suffisent plus à répondre à une demande en hausse constante, un recours soutenu et non maîtrisé aux usages d’eau souterraine est enregistré. Ces logiques ont montré leurs limites, aussi bien écologiques qu’économiques. Elles constituent aujourd’hui une menace avérée à la continuité des activités anthropiques, en raison de fréquentes perturbations estivales dans l’approvisionnement en eau domestique de plusieurs centres urbains. En effet, dans certaines régions du pays, notamment les moins arrosées du Sud et de l’Est, l’absence de régulation des pompages et l’envasement accéléré des barrages ont généré une tension majeure pour l’accès à l’eau. Comme palliatif, des solutions supposées économes, comme l’irrigation au goutte-à-goutte, ont été promues. Mais permettent-elles vraiment une adaptation au changement climatique ?

 

L’extension du goutte-à-goutte et ses effets collatéraux

Les coûteuses subventions pour la conversion de systèmes traditionnels d’irrigation vers le goutte-à-goutte ont accentué l’illusion d’économies d’eau à la parcelle, mais sans évaluer précisément les volumes réels utilisés. Or, dans la réalité, le goutte-à-goutte a plus permis l’extension des surfaces irriguées par pompages privés, accentuant les prélèvements hydriques, en l’absence de moyens de contrôles sérieux, et compromettant aussi significativement les nécessaires recharges de nappes. Certes, cette technique octroie une relative liberté dans la conduite de l’irrigation, mais ceci a plus généré l’augmentation des surfaces supportant des cultures estivales (agrumes, oliviers, maraîchage, etc.) dont les besoins hydriques sont très importants, avec une valorisation limitée des eaux pluviales. En outre, ces mêmes options ont mené inexorablement à la spécialisation des exploitations agricoles, et la propagation de la monoculture. Malheureusement, ces logiques d’intensification ont rapidement débouché sur des surproductions récurrentes aggravées par la volatilité des prix. Par conséquent, des résultats déficitaires ont commencé à être enregistrés, comme en témoignent les difficultés économiques notoires actuelles de certaines filières arboricoles (les agrumes, les pommiers, et même tout récemment les petits fruits rouges), ayant entraîné jusqu’à l’arrachage des plantations … Dans certains contextes, la surexploitation des nappes a atteint une ampleur telle que le dessalement de l’eau de mer a commencé par être promu comme une solution.

Le coût insupportable du dessalement de l’eau de mer et ses impacts écologiques

A cause de la baisse inquiétante du niveau des nappes, accélérée par l’extension des surfaces équipées en goutte-à-goutte, l’acharnement à maintenir une agriculture irriguée dans des zones quasi désertiques a mené à l’option du dessalement de l’eau de mer. Or, ceci ne semble pas prendre en compte le prix de cette ressource non conventionnelle. Comme l’écrivait feu Paul Pascon dans les années 1970, si le passage de l’eau du Ciel (la pluie) gratuite, à l’eau de l’État (l’eau de surface des régions de grande hydraulique, avec les barrages et les canalisations) payante, a été un choc psychologique pour la majorité des agriculteurs, que dire alors de l’évolution vers l’eau souterraine et a fortiori vers l’eau dessalée ? Quid des conséquences sur la rentabilité des cultures d’une ressource dont le prix évolue de près de 0,50 DH/m3 (eau des barrages) à environ 1,5 à 2 DH/m3 (eau souterraine) et à près de 10 DH/m3 pour l’eau dessalée ? Toutes les cultures, y compris les arbres fruitiers, pourront-elles être rentables avec ce surcoût ? Il est permis d’en douter. Tout comme il est logique de s’inquiéter des effets sur l’environnement des volumes considérables de saumure générés par le dessalement … En fait, face à toutes ces réalités de terrain, le changement climatique devrait être plus considéré comme une opportunité plutôt qu’un problème, pour concevoir une stratégie sectorielle innovante rompant avec les modèles du passé et apte à engager l’ensemble des filières et leurs opérateurs vers la transition agro-écologique.

La transition agro-écologique, véritable voie d’adaptation au changement climatique

Continuer à utiliser les solutions d’hier pour solutionner les problèmes de demain risque de s’avérer infructueux. Afin d’affronter le stress hydrique croissant issu de l’augmentation des besoins et du changement climatique, les ingénieurs agronomes, les hydrauliciens et de façon plus générale les politiques doivent de concert changer leur logiciel de réflexion. Il faut d’urgence recentrer les politiques agricoles vers l’impératif de valoriser en priorité absolue l’eau de pluie. Cela impose dès à présent de revoir à la baisse les ambitions de l’agriculture nationale, avec des assolements adaptés aux réalités climatiques de chaque région, selon ses précipitations moyennes, et un contrôle rigoureux des pompages. Cela intime aussi de promouvoir les transitions agro-écologiques, qui font la part belle aux efficiences d’usage de toutes les ressources, dont l’eau. En effet, face à l’urgence, dont les effets néfastes dans des pays à climat similaire au Maroc sont déjà visibles (des millions d’ha partis en fumée en Australie et en Californie), il est plus que nécessaire de promouvoir les complémentarités entre cultures pluviales telles que les céréales et les légumineuses alimentaires, et d’encourager leur intégration avec l’élevage adossé aux fourrages d’automne, aux adventices, jachères et parcours. En bref, une tout autre orientation par rapport aux choix en vigueur, orientés par une doxa qui ne jure que par la subvention du goutte-à-goutte dans des exploitations spécialisées, avec des produits en grande partie destinés à des marchés externes … Or, à y voir de plus près, les emblématiques exportations de produits agricoles (primeurs, agrumes, huile d’olive, etc.) ont amplifié la surexploitation et, parfois même, l’assèchement de nappes entières. A l’inverse, les importations alimentaires nécessaires à l’approvisionnement du citoyen marocain en denrées vivrières de base (céréales, oléagineux, sucre, dattes, produits lactés, etc.), dont la facture en 2018 a dépassé 45,7 milliards de DH (soit 1 280 DH/habitant), proviennent surtout de pays avec des précipitations abondantes (Argentine, Brésil, Union Européenne, Ukraine …).

Conclusion

Le stress hydrique au Maroc est une réalité inéluctable qui va s’accentuer avec le changement climatique, et dont les effets se font déjà ressentir de manière inégalée selon les régions. En effet, les zones d’agriculture pluviale qui continuent de représenter plus de 80 % de la surface agricole utile du pays et les vastes pâturages (plus de 50 millions d’ha) qui leur sont attenants, sont malheureusement les plus concernés par ces évolutions. Il y demeure cependant de véritables gisements d’amélioration des rendements de toutes les productions, aussi bien végétales qu’animales. C’est ce qui devrait constituer la pierre angulaire de toute réflexion à venir pour une nouvelle stratégie de développement agricole. Au vu de cette certitude, le pays a besoin d’ingénieurs citoyens aptes à distinguer les réalités des chimères. En effet, l’agriculture marocaine ne peut plus reposer sur des mythes technicistes et des gadgets hi-tech, dont les axiomes de base ne jurent que par l’extension de la superficie irriguée. Car, il faut s’en convaincre : ce n’est ni le goutte-à-goutte et encore moins le dessalement de l’eau de mer qui pourront limiter les effets du stress hydrique croissant. Bien au contraire, il faut changer de logiciel de pensée et s’accorder sur la nécessité de promouvoir avec des moyens matériels conséquents les initiatives agro-écologiques qui font la place à la diversification des spéculations (polyculture et élevage d’espèces animales multiples). Pour cela, il faut réhabiliter l’utilisation d’un matériel génétique adapté, reposant aussi sur les variétés et races locales, pour valoriser de la manière la plus efficace les intrants mobilisés : pas seulement l’eau pour laquelle l’essentiel des aides financières sont actuellement dédiées, mais aussi le travail humain encore considéré à tort comme abondant et bon marché, les engrais de synthèse, etc. De ce fait, un nécessaire débat doit être enclenché, pour rediscuter des options à adopter pour promouvoir une agriculture intelligente face au climat. Pareil débat ne pourra faire l’économie de considérer la place centrale à accorder à la formation de ressources humaines aptes à distinguer la complexité des processus qui sont en jeu. Ce débat ne pourra non plus échapper à la nécessité de ne plus envisager l’agriculture comme locomotive de l’économie, au vu de ses fragilités structurelles, à un moment où il est devenu unanimement admis que les modèles de développement adoptés doivent être changés.