Point de vue d’Académiciens, sur… : Production agricole et épidémie de Covid19, retour aux fondamentaux ?

Point de vue d’Académiciens, sur… : Production agricole et épidémie de Covid19, retour aux fondamentaux ?

Point de vue d’Académiciens, sur… :
Production agricole et épidémie de Covid19,

retour aux fondamentaux ?

Les agriculteurs et la production alimentaire pourraient – ils être considérés comme encore plus stratégiques dans la crise que nous vivons au cours de ces premiers mois de l’année 2020.
Nous vivons depuis presque un mois une situation inédite, confrontés à une épidémie due à un virus émergent. La lutte est plus ou moins bien coordonnée au plan international afin d’éviter d’assister à de brusques pics de décès d’un très grand nombre de personnes sensibles.
Le choix a été fait dans différents pays, dont la France, de restreindre la mobilité des populations avec une politique de confinement assez stricte, néanmoins variable selon les pays, pour ralentir la diffusion du virus et étaler les hospitalisations.
Face à cette situation inédite, les consommateurs ont reproduit avec une intensité certes modérée les comportements d’accumulation de biens considérés comme essentiels, dont principalement des denrées alimentaires, et ce malgré l’évidence d’une capacité des filières à assurer l’approvisionnement régulier des populations.
Depuis le début de cette crise, il apparaît en France que les actuelles défiances alimentaires ont été oubliées, certainement pas au-delà de la période de confinement. Il y a à peine deux mois, l’aliment était perçu par beaucoup comme porteur d’un risque sanitaire réel ou imaginé. Il s’agit bien d’un retour, provisoire, mais quelque peu irrationnel aussi, à la peur ancestrale de manquer qui avait disparu depuis un demi-siècle.
Au delà de la fourniture d’un bien vital, le rôle de la production agricole, de sa transformation ou non et de sa distribution aux consommateurs va plus loin. C’est ce que les historiens Harper (2017), Von Bueltzingsloewen (2005), Bonallaz (2016), Matossian (1989)1 parmi d’autres, ont rappelé. Nous avions collectivement oublié, que les périodes de famines ou de simples disettes, ont favorisé des épidémies consécutives et surtout une mortalité croissante.
Des épidémies de peste à la fin de l’empire Romain puis au Moyen Age2, d’autres épidémies diverses suite aux famines de la fin de règne de Louis XIV, jusqu’à la grippe espagnole de 1918-1919, première grande pandémie des temps modernes, tous s’accordent sur le fait que les restrictions alimentaires exposent davantage les populations dénutries ou malnutries à développer les symptômes des maladies bactériennes ou virales et surtout à en mourir.
C’est en substance ce que résume le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus3, le 20 mars 2020, à Genève, lors d’un point auprès de médias sur l’épidémie de Covid-194.
Son premier item dans la lutte contre le coronavirus est de souligner la nécessité d’un apport suffisant et sain5 de nutriments pour lutter contre l’épidémie6 . Il souligne bien, truisme souvent oublié, que le manque de nourriture et les carences nuisent à la mise en place de l’immunité vis-à-vis de la maladie.
C’est cette protection très « naturelle », qui constitue heureusement le cas général premier, face à des épidémies mieux surmontées depuis la fin du XIXème siècle après le lot de famines et de disettes des siècles antérieurs7. Il n’est pas question d’aliments miracles mais de quantité minimale, de diversité et de qualité. L’impact de l’excès calorique long terme est rappelé dont les conséquences exposent aussi davantage à la maladie, d’où la mention
relative à la nécessaire suppression de l’apport à l’excès8 de boisson sucrée. Le cas du tabac et de ses conséquences sur les poumons est enfin abordé9.
Si les boissons alcoolisées doivent voir leur consommation très réduite, il ne s’agit pas de suppression. Ce même (ou presque) éthanol sur les mains et non dans le gosier10, sous forme de gel, est un outil stratégique vis-à-vis de la transmission, à utiliser alors sans modération.

Au-delà du caractère premier de l’alimentation saine et nutritive pour prévenir la contamination et permettre à l’organisme de résister très naturellement au virus comme aux autres micro-organismes pathogènes, c’est aussi l’agriculture qui assure la production d’alcool à partir du sucre des betteraves ou des céréales.
Cet alcool est associé à la glycérine des filières d’aval de la production d’oléagineux, coproduit de la fabrication d’ester incorporé au carburant, « diester ». Glycérine et alcool associés donnent le fameux gel hydro-alcoolique qui manque tant actuellement et doit tout aux filières agricoles11. Cet apport via la production massive de gel hydro-alcoolique dans le combat mené contre l’épidémie, pour qui sait l’identifier, est l’élément le plus visible.
Reste l’accès à une alimentation diversifiée et accessible sur le plan économique : c’est ce qu’a su faire l’agriculture française, surtout depuis 1960. Sans cela, la lutte formidable menée par les personnels soignants serait vaine en raison du nombre de malades et de malades graves infiniment plus important. On peut comprendre divers questionnements face au durcissement du confinement avec la fermeture des marchés, outre la très forte pénalisation des producteurs de proximité, maraichers notamment, dont les productions seront perdues, on peut légitiment craindre de voir limiter encore l’accès aux produits les plus frais et locaux parmi les fruits et légumes tout aussi essentiels que les produits céréaliers dans le régime alimentaire optimal en temps d’épidémie et indépendamment.
Si le dévouement du personnel de santé est absolument exemplaire en ces temps difficiles, celui des agriculteurs et des filières aval de la production agricole et alimentaire mérite aussi d’être rappelé, même si les risques d’exposition au virus sont moindres pour eux.
Il n’y a pas si longtemps que ces mêmes agriculteurs subissaient des agressions parfois violentes, de la part de ceux, qui ces derniers jours, se précipitaient vers les rayons des magasins de distribution alimentaire et pas forcément uniquement les rayons d’aliments de l’agriculture biologique.
Cette dépendance vis-à-vis de la production agricole, car les stocks sont faibles même si l’approvisionnement est régulier et sécurisé, justifie la « reconnaissance d’un caractère crucial et stratégique à la fabrication et à l’approvisionnement en denrées alimentaires » exprimé par le ministre de l’économie et celui de l’agriculture et de l’alimentation lors de la crise actuelle, via une note en date du 17/03/202012.
Il reste à espérer qu’une fois l’urgence sanitaire passée, ceux-là mêmes qui ont rempli leur chariot, avec avidité lors de cette crise, ne se retrouvent pas dans les rangs de ceux qui critiquent et dénigrent l’agriculture et les  agriculteurs malgré les efforts de ces derniers pour se conformer aux normes exigées par la société civile depuis plus de 20 ans13, au-delà la production de la première protection contre l’infection.
C’est cette production qui permet une « health and nutritious diet ». Lorsque ce virus ou un nouveau surgira, les tenants du sentiment anti-agriculteur, « l’agri-bashing », pourraient être amenés à subir une disette, faute d’agriculteurs pour assurer la production avec les conséquences sanitaires historiques évoquées et méritant toujours d’être rappelées.
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Nadine Vivier, Constant Lecoeur, Michel Dron, Jacques Gasquez, Jean Claude Pernollet,
Marc Delos,
Académie d’agriculture de France