Arboriculture: dispositions pour faire revenir les auxiliaires

Arboriculture: dispositions pour faire revenir les auxiliaires

Les vergers sont des systèmes artificialisés soumis à une forte pression de ravageurs (carpocapse, pucerons, cochenilles, acariens, oïdium, tavelure, feu bactérien…). Continûment forcés de fournir des fruits pour tous, ils sont perturbés et manipulés dans leur écologie par diverses interventions où les insecticides, les acaricides, les fongicides, les herbicides… s’allient pour éliminer leur biodiversité. En effet, l’arboriculture se singularise, par rapport à d’autres productions, couvrant de bien plus grandes superficies, par une consommation accrue de pesticides. Assurément, d’une année sur l’autre, du fait de la pérennité de leurs hôtes (pommes, poires, pêches, prunes…) et de leur polyphagie, les ravageurs du verger demeurent menaçants et leur contrôle requiert des interventions renouvelées. Les fruits jouissant d’une image très positive auprès des consommateurs, l’arboriculteur s’impose en conséquence des règles pour protéger sa production. Pour cela il fait appel chaque fois que cela lui paraît nécessaire à des techniques qu’il considère comme prioritaires ou stratégiques à la défense de ses intérêts. Ces règles de décision, très variables entre exploitations et objectifs de production, répondent globalement a minima aux normes d’une lutte dirigée et a maxima à une lutte raisonnée. Malencontreusement, dans de nombreuses situations, l’agressivité des ravageurs, la faiblesse de l’encadrement et la liberté du marché des pesticides poussent très vite les petits producteurs, souvent livrés à eux-mêmes, à accepter tout ce que les revendeurs leur proposent, n’importe où, n’importe quoi et à n’importe quel prix. Il s’ensuit une bien mauvaise utilisation des pesticides et pis encore une atteinte à la sécurité sanitaire des aliments. Ces petits agriculteurs, qui ont les traits d’un coupable idéal, ont un alibi : ils disent qu’ils n’ont pas de moyens, qu’ils sont illettrés et que personne ne vient les voir sur les lieux du crime !

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En tout état de cause, les pesticides protègent mais peuvent occasionner d’immenses destructions qu’il ne manque pas d’exemples pour étayer n’importe quelle allégation à leur sujet. Pour édifier simplement cet avis, nous procédons à une estimation élémentaire en partant de remarques tout aussi triviales qui sont le nombre de traitements et la rémanence moyenne d’un pesticide fixée arbitrairement à 15 jours :

 

Nombre de traitements

Rémanence des traitements (en jours)

Temps (en jours) total couvert par les traitements

Chance (en %) pour un ravageur de rentrer en contact avec sa proie

0

0

0

100

5

5 x 15

75

79

10

10 x 15

150

59

15

15 x15

225

38

20

20 x 15

300

18

25

25 x15

375

0

 

Comme le montre ce tableau, en passant de 0 traitement – ce qui est utopique- à 25 traitements/an – ce qui est à peu près la norme actuelle-, les occasions de rencontre ravageurs-auxiliaires passent de 100 à 0 ! En plus clair, le risque  pour un nuisible ou tout autre arthropode de périr d’un pesticide est infiniment plus élevé que celui d’être proie d’un prédateur ! Qu’on nous pardonne la nature un peu simpliste et lapidaire de ce calcul, ce n’est qu’une image. Comme toute image, elle porte un message plus important et plus pertinent que la petite histoire qu’elle raconte.

L’avis des experts sur les pratiques de protection du verger sont divers. Mais dans l’ensemble, jugées à long terme sur le bilan, on reconnait que des progrès ont été faits, bien que la prépondérante et très solide stratégie de lutte chimique domine toujours et ses effets pervers restent bien visibles. Dans de nombreux vergers, dévoués à la lutte intégrée, plusieurs techniques (confusion sexuelle, virus, prédateurs….) sont utilisées plus ou moins avec bonheur dans le contrôle des populations de ravageurs. Cependant, dans d’autres – les plus fortement représentés dans le verger national – où la superficie est marginale ou mal conduits et où les populations sont trop importantes, les pratiques de protection ne connaissent pas de limite de recours aux produits de synthèse à large spectre. Cette manière de faire correspond à des interventions phytosanitaires systématiques effectuées sur la base d’un calendrier préconçu prévalant il y a plus de 30 ans. Cette logique recommande l’application de traitements préventifs ou leur renouvellement assidu sur l’ensemble de la période de risque (carpocapse, tavelure). Ces producteurs disent agir de la sorte pour répondre aux exigences des consommateurs et pouvoir commercialiser fièrement leurs récoltes ! Et, à coup sûr, ils pensent que toute la faune de leur verger se limite à quelques ravageurs clés. Évidemment, l’hypothèse de ravageurs clés, parfois un seul, est suffisante pour figer la protection d’un verger. Elle exagère la place de certains déprédateurs, si fortement liés à une production au point de nous faire oublier que leur présence provoquera à court terme un problème de protection et un effet domino de perte d’innombrables espèces actives dans le verger.

En guise de rappel, l’utilisation répétée de certaines matières actives peut générer l’apparition d’individus résistants dans une population ou détruire les auxiliaires, amorçant ainsi la spirale des applications pesticides qui nous fait croire que traiter plus protège ! Par inadvertance, le DDT avait allumé initialement la mèche de cette escalade. De nombreuses références bibliographiques et historiques existent, mais les limites de l’exercice de vulgarisation ne nous permettent pas de les citer. Toutefois, naviguer sur les travaux réalisés dans ce domaine, nous fait prendre conscience de l’immensité des efforts faits et de la complexité du sujet et comment sommes-nous devenus prisonniers et victime de nos propres dérives (dégradation et pollution de l’environnement, extinction des espèces, accroissement des inégalités, épuisements des ressources….). Les lecteurs spécialisés savent comment faire pour aller loin dans le sujet et ils découvriront que nous sommes bien loin de tout comprendre ! Pour fermer cette parenthèse, il est modeste d’avouer que : si les chercheurs cherchent c’est parce qu’ils ne savent pas et non pas parce qu’ils savent ! Quelques-uns prétendent le contraire !!!

En protection de cultures, la demande environnementale progresse au point d’accompagner l’usage des pesticides d’une rigueur contraignante et de rendre instante la réparation des dégâts dus aux pesticides. On entend çà et là des consommateurs demander une intervention active de l’État chargé de faire valoir les exigences d’un environnement sain. La demande exprimée par le consommateur est claire. Reste à savoir quand cette requête deviendra effective, c’est-à-dire à partir de quel seuil de crise. Certes nous avons vécu des alertes (melon, menthe, carottes, moutons…) mais les problèmes ne se posent pas encore en des termes radicaux. Toutefois, l’urgence véritable n’est-elle pas précisément de concevoir des situations d’urgence avant qu’elles ne soient vraiment là ? Car le bon moment pour agir n’est jamais celui où l’on n’a plus d’autres choix que d’agir. On ne freine pas dans le mur ! Mais il n’est en tout cas jamais trop tôt pour mettre à plat et débattre des suites logiques même lointaines de nos choix présents. Dans une démonstration à trois temps, nous allons voir comment un verger mal raisonné bouscule la biodiversité.

En si peu de temps l’ampleur et la croissance du verger ont pris des dimensions remarquables bouleversant grandement et rapidement les paysages. Le premier bouleversement résulte immédiatement de la perte et de la destruction de l’habitat naturel qui a lieu à chaque fois qu’il y a labilité de l’usage du sol. Le deuxième procède de la réduction de la superficie de l’habitat ou de l’écosystème : si par exemple, à cause d’une quelconque activité humaine un endroit d’une superficie de 100 hectares d’un paysage est réduit à une superficie de 40 hectares, la perte de l’habitat est de 60%. Le troisième est le morcèlement, c’est-à-dire la rupture ou la désagrégation d’un habitat en plusieurs fragments discontinus artificialisés pour l’usage agricole ou autre. L’artificialisation du paysage, qui, d’un point de vue écologique, est considérée comme un des grands facteurs d’érosion de la biodiversité, est regardée dans le suivi des politiques publiques comme un indicateur de richesse ! Et voilà comment une richesse ravit l’autre ! D’une richesse pour tous on passe à une richesse au profit de quelques-uns !

Revenons à notre verger déjà installé. La production intensive des fruits rend quasiment impossible sa conduite sans intrants. La forte homogénéité végétale fait monter quelques ravageurs à même de corrompre rapidement et profusément la production. Les producteurs contrecarrent cette menace en traitant. Autrement dit, le seul moyen d’éviter les dégâts des ravageurs consiste à se cuirasser. Dans ce contexte la demande en pesticides est régie par l’extension et l’intensification. Saisir et intégrer cette dépendance, n’étaient peut-être pas à la portée des concepteurs du Plan Maroc Vert, qui n’acceptaient aucun frein à leur stratégie et pour qui il serait contre-productif de protéger la biodiversité !

À présent, cela n’a pas de sens de chercher par qui telle ou telle action a été initiée. Les choses étant ce qu’elles sont, il nous faudra de toute façon, tôt ou tard, mobiliser nos ressources et notre énergie pour affronter les conséquences des nuisances environnementales croissantes générées par cette stratégie de développement. Sans chercher à réinventer la roue, attelons-nous à appréhender comment d’autres pays, où le développement agricole est à un stade plus avancé et où des mouvements sociaux ont de tout temps lutté pour se protéger et combattre les aggravations des pesticides, ont pu convertir peu à peu une protection entièrement fondée sur la lutte chimique dure en une protection douce.

Dans certains pays européens, depuis plus d’un quart de siècle déjà, outre les retouches prometteuses apportées aux fondements de la lutte (filets anti insectes, confusion, variétés résistantes, TRV, demi-doses, modélisation…), les arboriculteurs emménagent des aires de promotion de la biodiversité prescrites à 3,5 % de la surface du verger. Au travers ces espaces verts, ils convoitent le maintien des bio-agresseurs en deçà des seuils de nuisibilité économique, en rendant, par la sauvegarde de leurs compétiteurs, le système moins convenable à leur développement.

Cette conduite, financièrement compensée par les gouvernements, amènerait un avantage supplémentaire à la production intégrée si ces surfaces étaient implantées avec des végétaux attractifs pour les auxiliaires potentiellement actifs contre les ravageurs des vergers. Cette disposition, bien connue, s’appelle «manipulation indirecte par modification du milieu». L’efficacité des bandes florales en termes de diminution des populations de ravageurs a déjà été étudiée et leur intérêt démontré par divers travaux. Lors de la mise en place de ces gîtes, sortes de simples bandes herbeuses extensives de 3 m de large au minimum autour de la culture principale, les caractères biologiques à privilégier sont :

– la pérennité pour éviter des tâches additionnelle au producteur, déjà encombré, par des semis annuels. Les plantes se maintiennent alors d’elles-mêmes plusieurs années avec un entretien sommaire ;

– la précocité de floraison pour que les auxiliaires, qu’on cherche à domicilier, soient actifs  dans le verger le plus tôt possible et être à même de combattre seuls et vigoureusement les ravageurs dès leur apparition. Cela est encore plus avantageux en fournissant aux auxiliaires la possibilité d’hiverner sur place, ou en leur proposant au plus vite de la nourriture ;

– l’étalement de la période de floraison pour procurer aux auxiliaires polleniphages de la nourriture sur une longue durée.

Et c’est ainsi que s’est mis en place un renfort des auxiliaires qui s’exerce bien au-delà du verger et se déploie sur une zone entière. Au total donc, c’est bien l’ensemble de l’environnement du verger qui se trouve retapé au moyen d’un processus d’adaptation longtemps délaissé, voire même maltraité. Cet aménagement favorise progressivement le retour des formes de biodiversité habituellement désignés par : α (biodiversité dans une zone donnée), σ (biodiversité d’un espace régionale) et β (biodiversité dans un écosystème). Pour nous qui avons beaucoup de retard dans la prise de conscience d’un phénomène gravissime et dont les effets se ressentent plus vite que ceux du réchauffement climatique, cette manipulation du verger est bien à portée des producteurs.

Vient ensuite la compensation écologique fondée sur un ensemble de recettes employées pour favoriser la diversité des espèces indigènes et parmi lesquelles nous citons : surfaces de compensation écologique techniquement aménagées, vergers à haute tige,  arbres isolés naturels et réserves forestières, haies, brises vents et allées d’arbres, pâturages extensifs et boisés, jachères, bosquets, fourrés et berges boisées, surfaces rudérales, tas d’épierrage et affleurements rocheux, Horm (asiles inviolables) de marabouts, chemins naturels non stabilisés, mares, étangs, bassins d’accumulation d’eau…

De telles recettes peuvent résoudre partiellement les problèmes posés par la lutte chimique si les producteurs étaient parfaitement informés de leurs avantages immédiats et futurs. Malheureusement ils sont, en la matière, bien ignorants. D’un point de vue technique et scientifique, on ne peut néanmoins s’en contenter pour compenser les pertes subies. Si ré-ensauvager le verger est une solution qui accorde un sursis à la biodiversité en péril, elle pose aussi problème. À travers elle, ne prétend-on pas une fois encore gérer la nature à notre manière, non plus pour la détruire, mais cette fois pour la déménager, la reconstituer, la maintenir artificiellement en vie ? Continuer à tirer les bénéfices qu’on attend d’elle ? Et ces mesures ne risquent-elles pas de laisser croire que l’on pourra tout réparer pour éviter de s’attaquer à la racine du problème : un modèle de développement en déséquilibre avec les ressources disponibles ?