AgroEcologie

AgroEcologie

Qu’est-ce que l’agro-écologie ?

Abdelkrim MNIAI, a.mniai@yahoo.fr

 

L’agriculture d’aujourd’hui doit répondre à de nombreux enjeux importants pour la survie de l’humanité. En effet, la production agricole doit permettre de nourrir la population mondiale tout en préservant les ressources écologiques disponibles pour les générations futures. Différents systèmes types d’agricultures existent aujourd’hui à travers le monde. Des qualifications existent pour définir ces agricultures d’intensive, de biologique, d’écologique…

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Selon le dictionnaire de l’environnement, l’agro-écologie est « une démarche scientifique attentive aux phénomènes biologiques qui combine développement agricole et protection/régénération de l’environnement naturel. Elle est à la base d’un système global de gestion d’une agriculture multifonctionnelle et durable, qui valorise les agro-écosystèmes, optimise la production et minimise les intrants ».

Depuis très longtemps, les agriculteurs ont combiné des pratiques pour optimiser leur production. L’être humain cherchant à se sédentariser, a dû trouver des moyens pour produire suffisamment de nourriture sans pour autant être obligé à se déplacer.

La première publication qui a utilisé le terme « agro-écologie » est apparue dans les années 1930. Il faudra attendre les années 1970-1980 pour que les chercheurs et scientifiques commencent à s’intéresser au sujet. C’est en cherchant une alternative au modèle intensif dominant qui existait et qui existe encore, que des scientifiques comme Miguel Altieri de l’université de Berkeley en Californie et d’autres comme Stephen R. Gliessman, Charles Francis… ont proposé l’agro-écologie.

Bien développée en Amérique latine, elle est arrivée plus tard en Europe pour atteindre aujourd’hui une amplitude internationale. Ainsi, à partir de 1984, l’agriculteur, philosophe et essayiste français Pierre Rabhi commence à soutenir le développement de cette pratique qui utilise des techniques de production agricoles respectueuses de l’environnement et qui permet la préservation des ressources naturelles.

L’agro-écologie est donc souvent associée à un ensemble de pratiques qui ont pour objectif d’allier l’écologie et les sciences agronomiques en favorisant la bonne gestion de la biodiversité. Nous proposons dans cette note d’analyse de faire une classification des principes et pratiques existants et de souligner les avantages et limites de l’agro-écologie en lien avec la problématique actuelle de sécurité alimentaire.

 

Les principes de l’agro-écologie

D’après les études(1) menées par Via Campésina (mouvement international de paysans), l’agro-écologie privilégie le recyclage et les équilibres naturels pour accroître les rendements des cultures à la différence de l’agriculture intensive qui favorise l’utilisation des intrants externes d’origine chimique.

Aussi, selon le Centre d’Actions et de Réalisations Internationales (CARI), l’agro-écologie est une agriculture plus autonome et plus locale. Elle se base sur des techniques coutumières de travail d’un écosystème et permet de mobiliser des concepts pour interpréter l’agro-système.

La diminution des coûts de production en minimisant les intrants externes du type engrais, fioul, matériels lourds et coûteux, se fait par la valorisation des ressources (humaines et matérielles) disponibles à l’échelle locale. Cette valorisation conduira à produire et à consommer une grande quantité de produits diversifiés au niveau d’un territoire en encourageant la pratique de la polyculture et la vente en circuits courts.

Miguel Altieri a défini en 2002 les principes clés sur lesquelles repose l’agro-écologie et qui peuvent s’adapter à la gestion d’une ou plusieurs parcelles aussi bien qu’à celle d’un territoire :

. Améliorer le renouvellement de la biomasse et optimiser la disponibilité des nutriments et l’équilibre des flux de nutriments,

. Assurer des conditions des sols favorables à la croissance de la plante, particulièrement par la gestion de la matière organique, la couverture des sols et l’amélioration de l’activité biologique des sols,

. Minimiser les pertes en énergie solaire, en air et en eau par la gestion du microclimat, la récupération des eaux et la gestion du sol,

. Promouvoir la diversification génétique et des espèces de l’agro-écosystème dans le temps et dans l’espace,

. Valoriser les interactions biologiques bénéfiques et les synergies entre des éléments issus de la biodiversité.

 

De même, Pierre Rabhi, a caractérisé en 10 points l’agro-écologie :

  1. Un travail du sol qui ne bouleverse pas sa structure ;
  2. Une fertilisation organique fondée sur les engrais verts et le compostage ;
  3. Des traitements phytosanitaires aussi naturels que possible ;
  4. Le choix judicieux des variétés les mieux adaptées aux divers territoires en mettant en valeur des espèces traditionnelles locales ;
  5. Economie et usage optimum de l’eau ;
  6. Le recours à l’énergie la plus équilibrée, d’origine mécanique ou animale selon les besoins mais avec le souci d’éviter tout gaspillage ou suréquipement coûteux ;
  7. Des travaux antiérosifs de surface (diguettes, micro-barrages, digues filtrantes, etc.) ;
  8. La constitution de haies vives pour protéger les sols des vents et constituer de petits systèmes favorables au développement des plantes cultivées, au bien-être des animaux (ombrage), au maintien d’une faune et d’une flore auxiliaires utiles ;
  9. Le reboisement des surfaces disponibles et dénudées avec des espèces diversifiées ;
  10. La réhabilitation des savoir-faire traditionnels conforme à une gestion écologique économique du milieu.

Ces nombreuses caractéristiques qui correspondent à des points distinctifs complémentaires, peuvent s’ajuster à des milieux différents. Il est préconisé d’ajuster la formation, le conseil et la vulgarisation au bénéfice des différents acteurs de terrain (agriculteurs, conseillers…) qui ont l’objectif de valoriser leurs territoires.

 

Les pratiques couramment mises en œuvre

Parler d’agro-écologie aujourd’hui amène à se demander quels types de pratiques peuvent ou doivent être mises en œuvre pour la développer ? De fait, plusieurs pratiques ont fait leur preuve aujourd’hui à l’échelle mondiale et peuvent être considérées comme alternatives aux techniques conventionnelles largement pratiquées. Voici ci-dessous quelques exemples :

La combinaison de l’agriculture et de l’élevage : cette pratique a pour objectif la valorisation, par les cultures et le sol, de la fumure organique produite par les animaux, de même, à l’inverse la valorisation des sous-produits de culture dans l’alimentation des animaux.

 

L’intégration des légumineuses dans la rotation des cultures :

Cette pratique permet de fixer l’azote atmosphérique par les rhizobiums (bactéries) pour permettre la synthèse des protéines et de ce fait fertilise le sol. L’association graminée -légumineuse est un exemple fortement répandu chez les éleveurs pour les pâturages et les fourrages.

Le semis sur couverture végétale permanente (SCV) : il s’agit d’une technique de production qui favorise le semis sans labour sur un sol ayant une couverture permanente de type mulch ou en une association avec des plantes de couverture. Cette pratique est fortement conseillée par le CIRAD dans les pays du sud et qui considère que « le défi des SCV est de montrer les bases d’une agriculture stabilisée, diversifiée et préservatrice de son environnement naturel »(2).

La mise en place d’une stratégie du type « répulsion-attraction » pour faire fuir les insectes ravageurs des cultures et empêcher la pousse de mauvaises herbes. Cette pratique a prouvé son efficacité au Mexique où les producteurs plantent entre les rangs de la culture principale des plantes répulsives et attractives qui piègent les insectes.

 

L’agroforesterie :

Cette technique consiste à inclure des arbres dans le système de production agricole. En fonction de l’espèce ou de la variété choisie pour le système, les arbres permettront en premier lieu de protéger les cultures du vent, de limiter l’érosion et d’améliorer la structure du sol, voire de servir de support à d’autres plantes (vignes, vanilles…). En deuxième lieu, les arbres peuvent produire des ressources alimentaires (fruits,…) pour les humains et le bétail et des ressources minérales et organiques (dégradation des feuilles…) pour les cultures.

 

L’agro-écologie et la sécurité alimentaire : avantages et limites

Selon certains experts, l’agro-écologie peut doubler la production alimentaire mondiale en 10 ans. En

effet, un rapport de l’ONU(3) indique que la pratique de l’agro-écologie peut permettre d’augmenter les rendements tout en s’adaptant au changement climatique grâce à des techniques ayant l’objectif de « protection-régénération » de l’environnement.

L’expert onusien, Olivier De Schutter s’est appuyé sur plusieurs études scientifiques de la FAO et du

PNUE portant sur l’agro-écologie pour expliquer que les méthodes de celle-ci sont « plus efficaces que le recours aux engrais chimiques pour stimuler la production alimentaire dans les régions difficiles où se concentre la faim tout en facilitant l’adaptation au changement climatique » (3).

Via Campésina et Pierre Rabhi défendent fortement et depuis longtemps l’idée que « concilier productivisme agricole et performance environnementale permet d’obtenir des rendements beaucoup plus importants que l’agriculture conventionnelle » (3).

Après la crise des prix de 2008 et pour nourrir les 9 milliards d’êtres humains en 2050, Olivier De Schutter appelle les États à réinvestir dans une agriculture durable et encourage une transition mondiale vers l’agro-écologie. D’après lui et à la suite des études menées, « les problèmes de la faim dans le monde et du réchauffement climatique ne vont pas être résolus par l’encouragement des fermes productivistes mais par la mise en œuvre de projets écologiques adaptés aux petits producteurs » (3).

Contrairement à l’agriculture intensive ou industrielle qui est basée sur un système nécessitant des intrants pour avoir un rendement et qui à travers ces intrants, produit des déchets (nitrates, pesticides…), l’agro-écologie n’accumule pas les inconvénients car elle est basée sur un système combinant tout l’écosystème.

Cependant, pour Bernard Bodson, professeur à Gembloux Agro-Bio Tech en Belgique, « il faut une agriculture raisonnée basée sur la connaissance ». En effet, il ne convient pas pour lui de qualifier une agriculture d’écologique, de biologique, d’intensive…etc. Il considère qu’il y a « de l’agriculture qui est bien faite et de l’agriculture qui n’est pas bien faite ».

L’agriculture qui n’est pas bien faite suppose des contraintes dont la principale est de doter les agriculteurs des compétences et des moyens pour faire face. Aujourd’hui, la politique agricole productiviste qui existe principalement aux États Unis, au Brésil et dans bien d’autres pays, rend difficile d’encourager l’agro-écologie sur le marché mondial dans un contexte de forte concurrence entre les pays avec des agricultures à faible coût de production et/ou fortement subventionnées, même si l’on peut raisonnablement penser qu’avec le temps, ces pays devront s’adapter, notamment au regard du réchauffement climatique.

 

Conclusion

L’agro-écologie est une approche globale qui nécessite la prise en compte de l’ensemble de l’écosystème et qui implique de faire appel aux données des sciences agronomiques, écologiques et sociales.

On voit bien que cela ne suffit pas et que la dimension politique est très importante car c’est principalement les décisions politiques qui orientent les stratégies d’investissement des agriculteurs et de leurs fournisseurs comme de leurs conseillers d’un pays ou d’un groupe de pays.

L’objectif principal de l’agro-écologie est d’équilibrer le fonctionnement de l’agro-écosystème pour optimiser la production au moindre cout social et environnemental. Il ne faut pas la confondre avec l’agriculture biologique même si celle-ci s’en rapproche. Elle permet, en effet de pratiquer une agriculture moderne mécanisée ou non selon le cas et intégrant des intrants dit « naturels » par opposition à « chimique », l’objectif étant, lui, le même, de réduire progressivement ces intrants de synthèse jusqu’à l’atteinte d’un équilibre au sein de l’agro-écosystème.

L’expérience passée montre que le développement et la formation ont joué, et jouent, un rôle fondamental dans le développement des agricultures quelles qu’elles soient. Le développement de l’agro-écologie passe donc nécessairement par des politiques nationales et internationales fortes de formation et de développement afin d’encourager une diffusion large des pratiques et des techniques correspondantes auprès des différents acteurs qui gèrent la « sécurité alimentaire ».

Parfois, ce n’est pas le moindre des enseignements de l’agro-écologie, elle retrouve et valorise au mieux des savoir-faire ancestraux, plus ou moins oubliés, des paysans qui devaient composer avec la nature plutôt que d’essayer de la dominer et qui, ce faisant, en respectaient les conditions du renouvellement permanent. La différence avec eux, c’est que l’agro-écologie tout en respectant la nature et les paysages, a aussi un objectif majeur : nourrir l’humanité à l’horizon 2050 et plus. C’est de l’introduction de cette dimension, sans renier ses principes, qu’elle pourra, à son tour, devenir dominante. Pour le plus grand bien de la Terre et des ses habitants.

 

(1) L’Agriculture familiale, paysanne et durable peut nourrir le monde, Via Campesina, 2010, 20p.

(2) Site internet du CIRAD sur l’agro-écologie

http://agroecologie.cirad.fr/dossiers/les_challenges_de_l_agroecologie

(3) Selon l’article de Rachida Boughriet disponible sur le site internet d’actu-environnement